Face à la montée des tensions géopolitiques au Moyen-Orient et à l’incertitude récurrente qui entoure le détroit d’Ormuz, les pays du Golfe multiplient les investissements dans des infrastructures terrestres destinées à sécuriser leurs exportations énergétiques. Oléoducs, corridors logistiques et ports connectés à la mer Rouge ou à l’océan Indien deviennent des outils stratégiques pour réduire la dépendance à l’un des passages maritimes les plus sensibles de la planète. Une transformation discrète mais majeure qui redessine progressivement la carte énergétique mondiale.
Le détroit d’Ormuz demeure l’un des points névralgiques de l’économie mondiale. Situé entre l’Iran et la péninsule Arabique, ce corridor maritime étroit relie le golfe Persique au golfe d’Oman et à l’océan Indien. Chaque jour, près de 20 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers y transitent, soit environ un cinquième de la consommation mondiale et près d’un quart du commerce pétrolier maritime international. À cela s’ajoutent des volumes considérables de gaz naturel liquéfié exportés notamment par le Qatar.
Depuis plusieurs décennies, le détroit constitue également un levier géopolitique majeur. Les crises successives entre l’Iran et ses voisins, les tensions avec les États-Unis ou encore les attaques contre des navires commerciaux ont régulièrement ravivé les craintes d’une perturbation du trafic maritime. L’année 2025 a marqué un nouveau tournant avec la résurgence des inquiétudes liées à une éventuelle fermeture ou restriction du passage dans un contexte de fortes tensions régionales.
Face à cette vulnérabilité structurelle, plusieurs monarchies du Golfe ont accéléré leurs investissements dans des infrastructures terrestres capables de contourner Ormuz. L’objectif est simple : garantir la continuité des exportations d’hydrocarbures même en cas de crise majeure dans le détroit.
L’Arabie saoudite apparaît comme l’acteur le plus avancé dans cette stratégie. Dès les années 1980, le royaume avait entrepris la construction de l’oléoduc Est-Ouest, également connu sous le nom de Petroline. Mis en service progressivement entre 1981 et 1987, cet axe de plus de 1 200 kilomètres relie les principaux champs pétroliers de l’est du pays au port de Yanbu, sur la mer Rouge. Cette infrastructure permet ainsi d’exporter du pétrole sans passer par le golfe Persique et le détroit d’Ormuz. Selon plusieurs estimations publiées en 2025 et 2026, sa capacité pourrait atteindre jusqu’à 7 millions de barils par jour.
Cette route alternative a pris une importance particulière au cours des derniers mois. En mars 2026, les exportations saoudiennes depuis les terminaux de la mer Rouge ont atteint des niveaux records, signe que Riyad cherche à démontrer sa capacité à maintenir ses flux commerciaux même dans un scénario de blocage partiel du détroit.
Les Émirats arabes unis ont adopté une stratégie comparable mais orientée vers l’océan Indien. Depuis 2012, l’oléoduc Habshan-Fujaïrah transporte le pétrole d’Abou Dhabi directement vers le port de Fujaïrah, situé hors du golfe Persique. Cette installation constitue aujourd’hui l’une des principales assurances énergétiques de la fédération émirienne. Avec une capacité d’environ 1,5 à 1,7 million de barils par jour, elle permet déjà de contourner totalement Ormuz pour une part importante des exportations du pays.
Mais Abou Dhabi voit plus loin. En mai 2026, le ministre de l’Industrie et directeur général d’ADNOC, le Sultan Al Jaber, a confirmé qu’un second pipeline vers Fujaïrah était en construction depuis 2025. Le projet, réalisé à moitié selon les autorités émiriennes, doit entrer en service en 2027 et permettra de doubler les capacités d’exportation du port. Cette décision illustre la volonté des Émirats de réduire durablement leur exposition aux risques géopolitiques liés au détroit.
Au-delà des oléoducs, la région investit également dans des corridors logistiques plus larges. Les ports de Yanbu, Fujaïrah, Sohar ou encore Duqm, à Oman, font l’objet de programmes d’extension destinés à renforcer leur rôle dans les échanges mondiaux. Les réseaux ferroviaires du Conseil de coopération du Golfe, longtemps retardés, reviennent également au centre des priorités stratégiques. L’idée est de créer une interconnexion croissante entre les zones de production, les centres industriels et les façades maritimes alternatives.
Cette réorganisation répond à une réalité économique de plus en plus évidente. Les analystes considèrent désormais que les infrastructures terrestres constituent une forme d’assurance stratégique. Chaque épisode de tension dans le Golfe entraîne une hausse des coûts d’assurance maritime, une augmentation des prix du transport et une volatilité accrue sur les marchés énergétiques. Disposer d’itinéraires alternatifs permet alors de limiter les perturbations et de rassurer les investisseurs.
Toutefois, ces solutions demeurent imparfaites. Même en combinant les capacités saoudiennes et émiriennes, les routes terrestres actuelles ne pourraient absorber qu’une fraction des volumes transitant quotidiennement par Ormuz. Les experts rappellent que le Qatar, le Koweït, Bahreïn ou encore l’Irak restent fortement dépendants du détroit pour leurs exportations. En cas de fermeture prolongée, l’impact sur les marchés mondiaux resterait donc considérable.
Le mouvement engagé par les monarchies du Golfe traduit néanmoins une évolution profonde. Longtemps perçues comme des économies entièrement dépendantes de la géographie du golfe Persique, elles cherchent désormais à diversifier leurs accès aux marchés internationaux. Derrière les pipelines, les ports et les corridors logistiques se dessine une stratégie de souveraineté économique dont les effets pourraient se faire sentir bien au-delà du Moyen-Orient.
Sources :
[Vie publique] – Le détroit d’Ormuz, verrou stratégique du golfe Persique – 2026 – Vie publique
[Direction générale du Trésor] – La Guerre Détroit aura-t-elle lieu ? Ormuz, talon d’Achille du marché des hydrocarbures – 20 juin 2025 – Direction générale du Trésor
[Direction générale du Trésor] – Ormuz, point de salut ? – 3 avril 2026 – Direction générale du Trésor
[Aletihad News Center] – UAE’s second pipeline to Fujairah port 50% complete – 20 mai 2026 – Aletihad News Center
[Agence internationale de l’énergie] – Strait of Hormuz Factsheet – mise à jour février 2026 – International Energy Agency
[Polaris] – Détroit d’Ormuz et Fujairah : quand la géographie redessine le commerce des EAU – 10 mai 2026 – Polaris
