Philippe Bouvard est mort lundi 24 août au matin à l’âge de 96 ans, a annoncé RTL, la station où il a passé l’essentiel de sa carrière. Journaliste, chroniqueur, animateur de télévision et de radio, il avait créé en 1977 Les Grosses Têtes, émission qu’il a présentée pendant trente-sept ans. Les hommages de Laurent Ruquier, Michel Drucker et Jean-Pierre Foucault se sont succédé à l’antenne dans la matinée.
C’est la matinale de RTL qui l’a annoncé, peu après huit heures. Céline Landreau a informé les auditeurs de la disparition d’une voix qui avait accompagné la station pendant plus de soixante ans, précisant qu’il s’était éteint dans la matinée, en douceur. Philippe Bouvard avait 96 ans.
Un enfant du 20e Siècle
Né le 6 décembre 1929 à Coulommiers, en Seine-et-Marne, il est le fils de Marcel Bouvard et d’Andrée Painbrock Gensburger, une opticienne juive d’origine alsacienne. Son père abandonne sa mère le jour de sa naissance. En 1939, celle-ci épouse Jules Luzzato, un tailleur d’origine juive italienne et lorraine, qui devient le père adoptif de Philippe.
Pendant l’Occupation, Jules Luzzato, engagé dans la Résistance, est arrêté par la Gestapo pour avoir fourni des vêtements civils à des déserteurs allemands. Il est libéré grâce à l’intervention de Kaddour Benghabrit, recteur de la Grande Mosquée de Paris, qui marque durablement le jeune Philippe Bouvard.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Bouvard et sa mère doivent se cacher et déménager à de nombreuses reprises pour échapper aux arrestations. Une partie de sa famille adoptive est déportée, et ses grands-parents adoptifs sont assassinés à Auschwitz. Bouvard évoquera plus tard cette période comme une enfance profondément marquée par la peur, la clandestinité et la persécution.
Après trois échecs au baccalauréat, Philippe Bouvard entre en 1948 au Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris avec pour seul diplôme le certificat d’études primaires. Il en est renvoyé quelques mois plus tard. Pendant son service militaire en Allemagne, il occupe ensuite le poste de rédacteur en chef d’une revue de régiment, le Kléber Digest.
Sa carrière de journaliste
Philippe Bouvard débute au Figaro en 1952 comme coursier au service photo avant d’obtenir sa carte de presse en 1953. Il gravit rapidement les échelons, prend en charge les pages parisiennes et mondaines, puis dirige les services parisiens du journal. Récompensé en 1957 pour sa « Chronique parisienne », il dirige les pages parisiennes du Figaro de 1962 à 1973.
Il rejoint ensuite France-Soir, où il exerce successivement comme rédacteur en chef, directeur et éditorialiste. Nommé directeur général adjoint et directeur de la rédaction en 1987, il est écarté de la direction générale en 1989 après une forte baisse des ventes, mais reste lié au journal jusqu’en 2003. Il collabore également à L’Express, Paris Match, Le Point, Nice-Matin et au Figaro Magazine.
Parallèlement, Bouvard développe une importante carrière radiophonique. Dès les années 1960, il intervient sur Radio Luxembourg, future RTL, puis anime RTL non stop de 1967 à 1974. Après une tentative moins concluante à la tête du journal de 13 heures de RTL en 1975-1976, il s’impose surtout dans le divertissement radiophonique, domaine qui fera sa notoriété.
Passé par la presse écrite, la télévision, puis à la radio, il n’a jamais tout à fait choisi entre le journalisme et le divertissement.
1977 : une émission construite sur l’impertinence
Les Grosses Têtes naissent en 1977. Le principe est simple, presque rudimentaire : des invités récurrents, des questions d’auditeurs, des rires, et un animateur qui laisse dire tout en tenant le fil. La formule tiendra trente-sept ans à l’antenne sous sa direction, jusqu’à sa transmission à Laurent Ruquier en 2014.
Entretemps, il aura marqué la télévision avec Le Petit Théâtre de Bouvard, diffusé de 1982 à 1986, laboratoire d’où sont sortis plusieurs humoristes devenus des noms familiers du paysage audiovisuel français. Là encore, sa méthode était constante : donner la parole, ne pas la reprendre trop vite, et compter sur le décalage.
Le journaliste, lui, n’a jamais complètement disparu derrière l’animateur. Ses chroniques, sa pratique de l’interview et son goût du portrait relevaient d’un métier appris dans les rédactions, pas dans les studios.
Les hommages du métier
Laurent Ruquier, qui lui a succédé aux commandes de l’émission, a réagi sur RTL en évoquant « un maître (…) dans ce métier », et a rappelé que Philippe Bouvard avait installé l’impertinence à la radio, et même avant la radio, dans la presse et à la télévision.
Michel Drucker a estimé qu’il laisserait une trace indélébile. Jean-Pierre Foucault a également réagi à l’antenne. Les trois hommes appartiennent à des générations différentes du même paysage audiovisuel, celui d’une télévision et d’une radio de grande écoute construites autour de figures identifiables et durables.
Philippe Bouvard avait fait ses adieux à l’antenne après plus de six décennies passées sur RTL, remerciant les auditeurs et évoquant la partie la plus heureuse de sa vie professionnelle.
Ce qu’il laisse au paysage médiatique
Sa disparition intervient au moment où le modèle qu’il incarnait se dissout. Les émissions de flux à forte audience, tenues par un animateur unique pendant des décennies, appartiennent à une économie de l’attention qui n’existe plus. Les podcasts, les extraits verticaux et les recommandations algorithmiques ont fragmenté ce que la radio grand public agrégeait.
Reste une leçon de fabrication, transmissible : une émission tient sur un dispositif simple, des personnalités reconnaissables et une liberté de ton assumée. Les Grosses Têtes ont survécu à leur créateur parce que ce dispositif était solide.
Le reste, l’impertinence, ne se transmet pas dans un cahier des charges.
Il aura passé soixante ans à donner la parole à des gens payés pour dire n’importe quoi, en veillant à ce que ce n’importe quoi tienne une heure trente. Peu de métiers exigent autant de rigueur pour paraître aussi léger.