Modern War Institut : Quand le conseiller militaire James Giordano décryptait les enjeux de la “neuroguerre”

Lors d’une conférence qui s’est déroulée en 2018 au Modern War Institut de l’academie militaire, West Point, le neuroscientifique américain James Giordano, conseiller auprès de plusieurs institutions de défense américaines, les progrès technologiques a expliqué comment les progrès technologiques transforment progressivement le cerveau humain en un espace opérationnel à part entière.

Selon James Giordano, directeur du programme d’études en neuroéthique et chercheur en résidence au Centre Pellegrino de bioéthique clinique de l’université de Georgetown, membre du Forum économique mondial et conseiller auprès de plusieurs organismes liés à la défense américaine, la compréhension et la maîtrise des mécanismes cérébraux pourraient profondément modifier la nature des conflits contemporains.

Les doctrines stratégiques classiques doivent désormais intégrer le concept de WMD² (Weapons of Mass Destruction and Disruption), soit les armes de destruction et de perturbation massives.

Contrairement aux armements conventionnels, dont l’objectif est de détruire des infrastructures ou des capacités militaires, les WMD² visent directement les fonctions cognitives, émotionnelles et comportementales des individus.

L’objectif n’est plus seulement de détruire un adversaire, mais de perturber ses processus décisionnels, modifier ses perceptions, influencer ses comportements ou affaiblir sa cohésion sociale. Dans ce modèle de guerre asymétrique, la manipulation cognitive devient un multiplicateur de puissance stratégique.

Giordano expliquait, ce qui apparaissait encore comme une hypothèse théorique au début des années 2000 était en 2018 entré dans une phase opérationnelle.

Le modèle « AAA » : évaluer, accéder, affecter

Afin de structurer l’utilisation militaire des neurosciences, le chercheur a développé un cadre conceptuel reposant sur trois fonctions essentielles.

La première consiste à évaluer (Assess). Grâce aux progrès de l’imagerie cérébrale fonctionnelle, des biomarqueurs et de l’analyse comportementale, il devient possible de détecter des états émotionnels tels que la peur, la fatigue, la colère ou le stress.

La deuxième étape consiste à accéder (Access) au système nerveux humain. Cette capacité peut s’exercer à différentes échelles, depuis le niveau moléculaire jusqu’aux dynamiques collectives touchant des populations entières.

Enfin, la troisième fonction vise à affecter (Affect) les capacités cognitives et émotionnelles. Il s’agit d’influencer, d’altérer ou de modifier les croyances, les émotions et les comportements d’un individu ou d’un groupe.

Interfaces cerveau-machine et neurotechnologies militaires

Parmi les technologies évoquées par James Giordano figurent les interfaces cerveau-machine.

L’agence de recherche militaire américaine Defense Advanced Research Projects Agency finance notamment le programme n3 (Next-Generation Nonsurgical Neurotechnology), qui vise à développer des interfaces neuronales non invasives capables d’établir une communication directe entre le cerveau humain et des systèmes numériques.

D’autres projets, comme SUBNETS, initialement conçus pour traiter certaines pathologies neuropsychiatriques, illustrent le caractère dual des neurotechnologies. Des outils développés dans un cadre médical pourraient potentiellement être adaptés à des usages militaires destinés à améliorer les performances des combattants.

Les neurodonnées, nouvelle cible stratégique

Le développement massif des bases de données médicales et génétiques transforme également les informations biologiques en actifs stratégiques.

Selon Giordano, les dossiers médicaux, les profils psychologiques ou les données génétiques des militaires pourraient devenir des cibles privilégiées lors de conflits futurs.

Le piratage ou la manipulation de ces données pourrait théoriquement permettre de modifier des traitements, de falsifier des diagnostics médicaux ou de compromettre la disponibilité opérationnelle d’individus occupant des fonctions critiques.

Le syndrome de La Havane et les armes à énergie dirigée

James Giordano a également participé à des travaux portant sur les mystérieux incidents neurologiques ayant affecté du personnel diplomatique américain à Cuba, communément désignés sous le nom de Syndrome de La Havane.

Bien que les causes exactes de ces symptômes fassent toujours l’objet de débats scientifiques et politiques, le neuroscientifique estime que certaines observations neurologiques sont compatibles avec l’hypothèse d’une exposition à des formes d’énergie dirigée.

Neuro-microbiologie et désinformation : le scénario d’une panique de masse

James Giordano évoque également le risque d’agents biologiques spécifiquement conçus pour provoquer des troubles neurologiques ou psychiatriques.

Dans ce scénario, un pathogène provoquant anxiété, insomnie ou détresse cognitive pourrait être combiné à des campagnes de désinformation diffusées en ligne afin d’amplifier la peur collective.

L’objectif ne serait pas nécessairement de provoquer une mortalité élevée, mais de saturer les infrastructures sanitaires en déclenchant un afflux massif de personnes inquiètes, conduisant à une désorganisation systémique.

Les nano-essaims, nouvelle frontière des neuroarmes

Les progrès de la nanotechnologie ouvrent également la voie à des applications militaires inédites.

Selon Giordano, des nanoparticules biocompatibles pourraient, à terme, être conçues pour pénétrer l’organisme par inhalation ou via les muqueuses avant d’agir sur certaines fonctions biologiques ou neurologiques.

Ces perspectives restent largement prospectives, mais illustrent l’intérêt croissant des acteurs militaires pour les interactions entre nanotechnologies, biologie et neurosciences.

Une compétition géopolitique mondiale

Pour James Giordano, la compétition internationale dans le domaine des neurosciences s’accélère fortement.

Le chercheur estime qu’une part croissante de la recherche mondiale est désormais réalisée en Asie, notamment en Chine, tandis que des pays comme la Russie, l’Iran ou la Corée du Nord investissent également dans des technologies à double usage.

Cette évolution soulève un dilemme majeur pour les démocraties occidentales. Alors que des programmes civils tels que le Human Brain Project excluent officiellement les applications militaires, d’autres puissances pourraient adopter des approches moins restrictives.

Selon Giordano, ignorer ces développements au nom de considérations éthiques pourrait créer un déséquilibre stratégique significatif.

Repenser les règles internationales

Face à l’émergence de la guerre cognitive, le neuroscientifique appelle à une réévaluation des cadres juridiques internationaux, notamment de la Convention sur les armes biologiques.

Son avertissement est clair : l’humanité dispose désormais de technologies susceptibles d’interagir directement avec le cerveau humain. La question centrale n’est plus uniquement de savoir ce qu’il est possible de faire, mais quelles limites collectives doivent être fixées avant que ces capacités ne soient pleinement militarisées.

Sources :

Conférence et travaux du Dr James Giordano sur les neurosciences, la sécurité nationale et la guerre cognitive – Chaine Youtube du Modern War Institut

DARPA – Programmes N3 et SUBNETS – https://www.darpa.mil

National Academies of Sciences – Rapports sur les neurosciences et la sécurité nationale – https://www.nationalacademies.org