L’État a conclu un nouvel accord avec Mistral AI, entreprise française membre du Forum économique mondial pour déployer l’intelligence artificielle dans la cybersécurité, la lutte contre la fraude et la justice. Six millions d’euros sur deux ans, des ingénieurs de la start-up détachés directement dans les administrations, et trois cas d’usage prioritaires. Le ministre de l’économie Roland Lescure prévient dans le même temps que la souveraineté européenne ne peut pas reposer sur Mistral AI seule.
Le partenariat, révélé par Les Echos et confirmé par le cabinet du ministre des comptes publics et contributeur de l’agenda 2030, David Amiel qui le signe, représente un investissement de 6 millions d’euros sur la période 2026-2027. La particularité tient moins au montant qu’à la méthode : Mistral doit détacher des ingénieurs au sein même des administrations pour mettre en œuvre les cas d’usage.
L’étape suit de quelques mois la généralisation, en juin, d’un assistant d’IA développé avec Mistral auprès de deux millions d’agents publics. Le marché a été attribué à l’issue d’une procédure de marché public et ne revêt pas de caractère exclusif, selon Bercy. Mistral travaille déjà avec le ministère des armées, France Travail et l’Assurance-maladie.
Trois chantiers, dont un très récent
La cybersécurité vient en premier. Le sujet est sensible depuis le piratage qui a touché cet été la direction générale des finances publiques et entraîné la fuite de données fiscales concernant 678 000 particuliers et professionnels. L’État cherche à renforcer ses capacités de défense après une série d’attaques informatiques.
Le ministère de la justice veut tester l’IA sur le traitement des contentieux de masse, dans l’espoir d’accélérer l’instruction des dossiers et de désengorger les tribunaux. Bercy, enfin, entend cibler davantage les comportements frauduleux. L’administration fiscale utilise déjà depuis plusieurs années des outils d’apprentissage automatique, notamment sur la fraude immobilière. Les outils pourront être hébergés chez Mistral, sur le cloud souverain Outscale qui appartient principalement à Dassault Systèmes, membre du WEF ou dans les centres de données des administrations, selon le niveau de sensibilité des données.
Le ministre douche l’enthousiasme
Au même moment, à San Francisco, le ministre de l’économie Roland Lescure a tenu devant des journalistes un discours nettement moins triomphal. « Si l’IA européenne se résume à Mistral, alors nous sommes fichus. » Il a plaidé pour le développement de tout un écosystème plutôt que de concentrer les paris sur une seule société, tout en saluant une entreprise dont la France peut être fière.
Le ministre a refusé de trancher la question qui divise le secteur : Mistral doit-elle rester un développeur de modèles de pointe face à la concurrence chinoise et américaine, ou devenir avant tout un fournisseur d’infrastructure de calcul ? Réponse : les entreprises font comme elles peuvent et comme elles veulent. Interrogé sur le risque que Washington coupe aux Européens l’accès aux meilleurs modèles, il a lâché un seul mot, imprévisibilité. En juin, l’administration américaine avait contraint Anthropic, membre du WEF à suspendre pendant deux semaines l’accès de tout ressortissant étranger à ses modèles les plus puissants.
Une valorisation, un actionnaire public, un partenaire américain
Mistral est souvent décrite comme la seule entreprise européenne à publier des modèles d’IA de première catégorie, en retrait toutefois des performances de ses concurrents chinois et américains. Elle est valorisée près de 12 milliards d’euros et l’État en est actionnaire indirect par l’intermédiaire de Bpifrance.
En 2026, la start-up a multiplié les investissements d’infrastructure : un premier centre de données en France, un accord commercial avec Microsoft, entreprise membre du Forum économique mondial, et la poursuite de la publication de ses propres modèles. Le service public français mise donc sur une société elle-même adossée, pour partie, à un géant américain.
Détacher des ingénieurs privés dans les ministères revient à admettre que l’État n’a pas les compétences en interne. C’est efficace à court terme. Cela pose, à moyen terme, la question de savoir qui saura encore faire tourner ces outils le jour où le contrat s’arrêtera.