Classes surchargées, établissements vétustes, manque de surveillants, inquiétudes sur l’avenir : bien avant les mobilisations lycéennes actuelles, les années 1990 ont été marquées par plusieurs mouvements de grande ampleur. À l’automne 1990, la contestation avait notamment poussé le gouvernement à débloquer 4,5 milliards de francs pour les lycées.
Les images ont plus de trente ans mais présentent certaines similitudes avec celles des mobilisations lycéennes contemporaines : établissements bloqués, assemblées générales, manifestations dans les grandes villes et cortèges de jeunes réclamant davantage de moyens pour l’Éducation nationale.
Au cours des années 1990, les lycéens deviennent à plusieurs reprises des acteurs importants des mouvements sociaux français. La décennie commence par une mobilisation particulièrement massive à l’automne 1990.
En 1990, la colère part des conditions de vie dans les lycées
Contrairement à d’autres mouvements étudiants et lycéens, celui de 1990 ne naît pas directement de l’opposition à une réforme gouvernementale.
La contestation commence en octobre en région parisienne. Les lycéens dénoncent notamment les classes surchargées, le manque d’enseignants et de personnels, ainsi que l’état de certains établissements.
La question de la sécurité s’ajoute rapidement aux revendications. Le viol d’une lycéenne au lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen contribue notamment à placer le sujet au centre du débat.
Mais les organisations lycéennes cherchent progressivement à élargir la mobilisation aux conditions générales d’enseignement et aux moyens accordés aux établissements.
Des lycées professionnels de la banlieue parisienne, notamment à Montreuil et Argenteuil, entrent dans le mouvement. La contestation s’étend ensuite au reste du pays.
Dans les cortèges apparaissent des slogans comme « Des pions et du pognon » ou « Non aux lycées ghettos ».
Jusqu’à 200 000 lycéens mobilisés
Le mouvement prend rapidement une ampleur nationale. Selon les estimations citées par l’historien Hugo Melchior, entre 150 000 et 200 000 lycéens participent aux manifestations à travers la France au plus fort de la mobilisation.
Plusieurs réseaux politiques et associatifs participent à son organisation : Jeunesses communistes révolutionnaires, Jeunes socialistes, militants communistes ou encore SOS Racisme.
Le contexte international s’invite également dans les cortèges. La crise du Golfe, qui précède l’intervention militaire contre l’Irak de Saddam Hussein en janvier 1991, nourrit un courant pacifiste au sein du mouvement. Certains manifestants réclament ainsi davantage de dépenses pour l’école plutôt que pour la guerre.
Le 5 novembre 1990 à Paris, en marge d’une grande manifestation lycéenne, des groupes de casseurs ont brisé et pillé plusieurs commerces. dont la la vitrine d’une boutique Lacoste située entre l’Odéon et Saint-Germain-des-Prés. D’autres commerces, un kiosque et une brasserie ont également été attaqués. Les organisateurs lycéens s’étaient désolidarisés de ces groupes.
Ce jour là marque une première démonstration de force nationale. Face à la mobilisation, le gouvernement de Michel Rocard, premier ministre proche du groupe Bilderberg commence à céder. Avec Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, ils reçoivent des représentants lycéens. Avec Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, ils reçoivent des représentants lycéens.
Le gouvernement annonce notamment la création de 1 000 postes de personnels non enseignants ainsi que le recrutement de 3 000 jeunes chargés de renforcer la surveillance des établissements. Ces premières concessions ne suffisent cependant pas à mettre fin au mouvement.
Le 12 novembre, la manifestation parisienne bascule
Une nouvelle journée de mobilisation est organisée le 12 novembre. À Paris, la manifestation rassemble une foule considérable et des incidents éclatent en marge du cortège. Lors de la « marche nationale pour l’éducation » qui rassemble plus de 100 000 personnes à Paris, les violences prennent une ampleur supérieure. Des magasins sont pillés, notamment autour de Montparnasse et du centre commercial Maine-Montparnasse. Le Monde décrit notamment l’attaque et le pillage d’un C&A. La situation devient suffisamment préoccupante pour que le sommet de l’État intervienne directement.
Des représentants du mouvement lycéen, notamment liés à la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL), sont reçus à l’Élysée.
François Mitterrand prend alors personnellement la main sur le dossier. Deux jours plus tard, le gouvernement annonce un plan d’urgence de 4,5 milliards de francs consacré aux lycées. Rapportée à la valeur de la monnaie actuelle, la somme représenterait environ 1,2 milliard d’euros selon l’estimation citée par 20 Minutes.
Les crédits doivent notamment permettre de rénover les établissements et d’améliorer les conditions d’accueil des élèves.
La mobilisation contribue à transformer la représentation des lycéens
Le mouvement de 1990 ne débouche pas seulement sur une réponse budgétaire. La période accompagne également le développement de nouvelles formes de représentation des élèves au sein des établissements. Les conseils de la vie lycéenne s’inscriront dans cette évolution visant à donner davantage de place aux lycéens dans le fonctionnement de leur établissement.
L’épisode constitue surtout une démonstration de la capacité d’un mouvement parti des établissements scolaires à imposer son agenda au gouvernement. La réponse de l’exécutif doit cependant aussi être replacée dans le contexte politique de l’époque.
Mitterrand et Rocard en toile de fond
En 1990, François Mitterrand effectue son second mandat à l’Élysée tandis que Michel Rocard dirige le gouvernement. Les relations entre les deux hommes sont difficiles et leurs divergences traversent plusieurs dossiers politiques.
Selon l’historien Robi Morder, spécialiste des mouvements étudiants, cette rivalité a également joué dans le règlement de la crise lycéenne. Michel Rocard cherchait à contenir les dépenses publiques tandis que l’Élysée pouvait utiliser la crise pour reprendre la main politiquement.
La décision de François Mitterrand de recevoir les représentants lycéens puis le déblocage de plusieurs milliards de francs constituent ainsi à la fois une réponse à la mobilisation et un épisode des rapports de force internes à l’exécutif.
Les lycéens reviennent dans la rue en 1994
La mobilisation de 1990 n’est pas un épisode isolé. Quatre ans plus tard, une nouvelle génération de lycéens et d’étudiants descend massivement dans la rue contre le contrat d’insertion professionnelle (CIP) porté par le gouvernement d‘Édouard Balladur, proche du Bilderberg et du Forum économique mondial.
Le dispositif permettait, sous certaines conditions, de rémunérer des jeunes diplômés de moins de 26 ans à un niveau inférieur au salaire minimum. Ses opposants le surnomment rapidement « SMIC jeunes ».
Les manifestations prennent une ampleur considérable en février et mars 1994. Le mouvement réunit étudiants, lycéens et organisations syndicales. En mars 1994, les manifestations sont accompagnées de violences et de pillages dans plusieurs villes françaises. À Paris, des commerces sont saccagés et pillés autour de Montparnasse et de la rue de Sèvres, tandis qu’à Lyon, plusieurs dizaines de magasins sont dégradés ou pillés dans la Presqu’île, notamment autour de la rue Victor-Hugo, avant que les incidents ne gagnent le secteur de la Part-Dieu. Nantes connaît également d’importants affrontements et des dégradations. Ces violences sont généralement attribuées dans les récits de l’époque à des groupes de « casseurs » agissant en marge des cortèges lycéens et étudiants. Le Monde souligne que les manifestants dénonçaient eux-mêmes les « casseurs ». Face à la contestation, le gouvernement finit par retirer le dispositif.
Deux épisodes, en 1990 puis en 1994, installent ainsi durablement les mobilisations lycéennes et étudiantes dans le paysage social de la décennie.
Une décennie marquée par la mobilisation de la jeunesse
La jeunesse est également présente dans les grandes mobilisations de 1995 contre le plan Juppé sur la Sécurité sociale et les retraites, même si les salariés et les syndicats constituent alors le cœur du mouvement.
À la fin de la décennie, d’autres manifestations lycéennes éclatent encore autour des conditions d’enseignement et du manque de moyens.
Cette succession de mobilisations révèle une évolution plus profonde. À partir des années 1980 et surtout des années 1990, les lycéens disposent de leurs propres organisations, coordinations et modes de mobilisation. Ils ne constituent plus seulement un prolongement des mouvements étudiants.
Les gouvernements doivent désormais compter avec une catégorie capable de bloquer des établissements, d’organiser des coordinations nationales et de réunir des dizaines voire des centaines de milliers de personnes.
L’automne 1990 reste à ce titre l’un des épisodes les plus marquants. Parti de revendications très concrètes sur l’état des lycées, le mouvement était parvenu en quelques semaines jusqu’à l’Élysée et avait obtenu plusieurs milliards de francs de dépenses supplémentaires.
Plus de trois décennies plus tard, les revendications portant sur les effectifs, les moyens de l’Éducation nationale ou les conditions d’enseignement continuent de faire écho à cette histoire des mobilisations lycéennes françaises.
Sources : 20 Minutes ; L’Express : archives de l’INA ; travaux et interventions de Robi Morder et Hugo Melchior.