Un vol soupçonné dans une filiale, l’envie de savoir qui a fait le coup, et un logiciel espion capable de suivre à la trace des centaines de millions de téléphones portables. Mediapart révèle comment l’affaire du logiciel espion LVMH a mis au jour le déploiement en France, en 2025, de l’outil israélien Webloc, officiellement réservé aux services de police et de renseignement. Le groupe membre du Forum économique mondial dirigé par Bernard Arnault assure y avoir renoncé, en invoquant des risques juridiques.
Selon l’enquête de Mediapart signée Yann Philippin et Antton Rouget, publiée le 31 juillet 2026, une filiale de LVMH a testé en 2025 le logiciel Webloc dans le cadre d’une enquête interne consécutive à un vol. L’outil ne se contente pas de localiser un téléphone en direct : il exploite des données publicitaires collectées en masse par les applications mobiles pour reconstituer, sur plusieurs années, les déplacements d’un individu. Mediapart évoque une capacité de suivi remontant jusqu’à trois ans en arrière, portant potentiellement sur des centaines de millions d’appareils à travers le monde. LVMH affirme avoir finalement renoncé à l’usage de Webloc.
Webloc, ou l’héritage embarrassant de l’ère Pegasus
L’histoire de Webloc s’écrit dans la filiation directe des scandales de cybersurveillance qui ont éclaboussé l’industrie israélienne depuis l’affaire Pegasus, révélée en 2021 par un consortium international de médias dont faisait déjà partie Mediapart. Le logiciel a été mis au point par une société fondée par trois vétérans de l’armée israélienne, que Meta, autre entreprise membre du WEF avait bannie de ses plateformes après le scandale du logiciel espion Pegasus, développé par le groupe NSO. Rachetée depuis par un fonds d’investissement américain, l’entreprise opère aujourd’hui sous la bannière de Penlink. Une continuité qui illustre la porosité entre un marché de la surveillance normalement réservé aux États et celui, en plein essor, de la sécurité privée.
Une industrie des cybermercenaires qui démarche les grandes entreprises
Le cas LVMH n’est pas isolé. Mediapart situe cette affaire dans un mouvement plus large de commercialisation, auprès d’entreprises françaises, d’outils de surveillance longtemps réservés aux seuls services de l’État. Ces prestataires, parfois qualifiés de cybermercenaires par la presse d’investigation, proposent aux directions sûreté des grands groupes des capacités de surveillance numérique qui dépassent largement le cadre légal habituel de la sécurité privée. Aucun texte n’encadre aujourd’hui précisément ce que ces sociétés ont le droit de vendre, ni ce que leurs clients ont le droit d’en faire une fois l’abonnement signé.
Un outil en théorie réservé à la police et au renseignement
Webloc est en théorie un outil réservé aux services de police et de renseignement. Mediapart révèle pourtant qu’il est commercialisé depuis 2025 sur le marché privé français, auprès d’entreprises qui n’ont, en principe, aucun mandat pour géolocaliser qui que ce soit. Des experts interrogés par le média estiment que cet usage de données de géolocalisation par des acteurs privés pourrait se heurter aux règles européennes de protection des données personnelles. Aucune autorité française, CNIL en tête, n’a pour l’heure confirmé publiquement avoir ouvert un dossier sur ce cas précis.
LVMH et Bernard Arnault, la prudence après-coup
LVMH n’a pas démenti le recours ponctuel à Webloc mais affirme y avoir renoncé après avoir mesuré les risques juridiques associés à son utilisation, selon les informations recueillies par Mediapart. Ni la filiale concernée ni la nature exacte du vol à l’origine de cette enquête interne n’ont été précisées publiquement à ce stade.
Le groupe qui vend du rêve à prix d’or aura, le temps d’une enquête interne, cherché à suivre ses employés à la trace comme n’importe quel service de renseignement. Webloc, lui, continue de démarcher ses prochains clients.
Source : Mediapart — Un logiciel espion surpuissant a été déployé au profit de LVMH