Liberté d’expression : l’hebdomadaire allemand Der Spiegel consacre sa une du 26 août 2026 à un dossier sur les entraves à la parole publique en République fédérale, avec une couverture volontairement recouverte de bandes de scotch noir. Le magazine s’appuie sur les constats d’Irene Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies pour la liberté d’expression, proche du Forum économique mondial, selon laquelle l’Allemagne se trouve « à la croisée des chemins », et sur un sondage de l’institut Allensbach d’octobre 2025 indiquant que 54 % des Allemands jugent cette liberté en danger. Le titre de Hambourg récuse pour autant toute idée de censure d’État.
La couverture se lit mal, et c’est le propos. Le texte en une du Der Spiegel a été en grande partie caviardé : sous les bandes d’adhésif noir, on distingue à peine les lettres orange. Un seul titre reste visible, en petits caractères, entre deux morceaux de scotch : « Pourquoi la liberté d’expression est menacée. »
Le procédé graphique annonce un dossier de plusieurs pages, relayé en France par Courrier international. L’hebdomadaire, lancé en 1947 et engagé dès l’origine dans le journalisme d’investigation, est le magazine d’actualités le plus diffusé en Allemagne. Il a révélé plusieurs scandales politiques au fil de son histoire, ce qui donne à sa prise de position un poids particulier dans le paysage médiatique allemand.
Une rapporteuse des Nations unies pose le diagnostic
Le point de départ du dossier est un constat extérieur. Irene Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies pour la liberté d’expression, estime que « l’Allemagne est à la croisée des chemins de la liberté d’expression ». Elle ajoute, dans les propos rapportés par le magazine, que le pays doit développer davantage d’espaces permettant à chacun d’exposer librement des opinions contradictoires.
La fonction de rapporteur spécial relève des procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Ses titulaires ne représentent pas un gouvernement et ne rendent pas de décision contraignante : ils formulent des constats et des recommandations. C’est à ce titre que l’appréciation d’Irene Khan sert de charnière au dossier de l’hebdomadaire, qui indique la rejoindre sur ce point.
L’hebdomadaire écarte le mot censure
Le magazine prend soin de tracer une ligne. Dans son éditorial, le rédacteur en chef Markus Verbeet écarte explicitement la thèse d’un pays soumis à la censure et à la dictature des idées, thèse qu’il attribue à certains populistes. La République fédérale n’est pas la Russie, elle n’est pas la Chine : la démocratie parlementaire y demeure préservée, estime-t-il. Le journaliste précise toutefois sa réserve : « Certaines tendances sont inquiétantes, et il est indispensable d’en parler. »
Le dossier appuie ce constat sur des cas concrets. Le magazine rapporte qu’un Allemand a été temporairement inquiété après avoir traité le chancelier conservateur Friedrich Merz, proche du WEF, de Pinocchio sur les réseaux sociaux. Il donne aussi la parole à l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, installé en Europe, pour qui ni le conflit au Moyen-Orient ni les relations avec la Chine ne peuvent être débattus sereinement en République fédérale. Ces éléments sont présentés comme les pièces d’un dossier, non comme la démonstration d’un système.
Le magazine allemand Der Spiegel appartient à SPIEGEL-Verlag Rudolf Augstein GmbH & Co. KG, sa société éditrice.
Sa structure de propriété est assez particulière : elle est principalement répartie entre les salariés du Spiegel, regroupés au sein de Mitarbeiter KG, qui détiennent 50,5 % du capital, les héritiers du fondateur Rudolf Augstein, avec 24,5 %, et le groupe Gruner + Jahr, historiquement détenteur des 25 % restants.
À noter que Gruner + Jahr a été intégré au groupe médiatique allemand RTL Deutschland, lui-même contrôlé par Bertelsmann, membre du Forum économique mondial. Ainsi, Bertelsmann n’est pas propriétaire du Spiegel, mais possède indirectement une participation minoritaire.
Cinquante-quatre pour cent
Le chiffre est celui d’une perception, et le magazine le traite comme tel. Selon un sondage de l’institut Allensbach daté d’octobre 2025, 54 % des Allemands estiment que la liberté d’expression est en danger dans leur pays. Le titre en tire une formulation prudente : « Le sentiment de ne plus pouvoir tout dire est donc très répandu. » Il ajoute que ce résultat semble confirmé par d’autres enquêtes d’opinion d’horizons divers.
La distinction compte. Un sondage mesure ce que les personnes interrogées ressentent, pas l’état effectif du droit ni le nombre de poursuites engagées. L’hebdomadaire n’assimile pas les deux, et c’est précisément l’écart entre le sentiment majoritaire et la réalité juridique qui structure son enquête.
Le sondage cité est daté d’octobre 2025, soit près d’un an avant la publication du dossier. L’hebdomadaire ne donne pas d’indication sur l’évolution de cette proportion depuis cette date, ni sur le détail des questions posées par l’institut. Il s’en sert comme d’un indicateur de climat, au même titre que les autres enquêtes qu’il mentionne sans les détailler.
Ce que la loi allemande interdit depuis longtemps
Dans un article d’analyse, le journal de Hambourg rappelle que la liberté d’expression n’a jamais été illimitée en Allemagne. La négation de la Shoah et l’incitation à la haine y sont prohibées de longue date, héritage juridique de l’après-guerre inscrit dans le droit pénal allemand. Ce cadre n’a rien de récent et n’a pas été contesté par le magazine.
Ce qui a changé, selon lui, tient au support. La règle est devenue « extrêmement difficile à faire respecter », notamment à cause d’Internet, qui a ouvert de nouvelles possibilités de diffusion des propos haineux. La réponse a consisté à durcir la loi. La conséquence, relevée par l’hebdomadaire, est une augmentation des actions en justice visant des propos tenus en ligne. C’est cette mécanique, plus qu’une volonté politique de faire taire, que le dossier met en avant.
Le magazine conclut par un appel à s’écouter davantage. Il estime qu’une démocratie solide doit pouvoir encaisser les dissensions et les voix contestataires, et il laisse ouverte la question de savoir si l’Allemagne d’aujourd’hui remplit cette condition.