Aux Antilles françaises, la franc-maçonnerie n’a jamais été un bloc homogène. À l’approche de 1848, elle se divisait au contraire en deux univers distincts : une maçonnerie ancienne, dominée par les blancs créoles et souvent attachée à l’ordre esclavagiste, et une maçonnerie plus récente, portée en partie par des frères de couleur initiés en France puis revenus dans les îles avec des idées plus progressistes. C’est dans cet écart entre exclusion raciale et aspiration universaliste que l’on peut situer ce qu’on appelle, de manière commode, une forme d’« afro-maçonnerie » antillaise.
Le mot mérite d’être manié avec nuance et on pourrait plus précisément parler de « franc-maçonnerie afro-caribéenne ». Il ne renvoie pas à une institution séparée, clairement codifiée, mais à une dynamique historique dans laquelle des hommes noirs, métis ou libres de couleur ont investi les réseaux maçonniques pour conquérir une place sociale, intellectuelle et politique que la société coloniale leur refusait largement. Dans les Antilles, la maçonnerie fut à la fois un espace d’exclusion, un instrument de distinction sociale et, pour certains, un levier d’émancipation.
En Guadeloupe, cette évolution apparaît nettement avec la loge Les Disciples d’Hiram, créée officiellement en 1836 sous les auspices du Grand Orient de France, et réunissant des hommes de couleur ainsi que quelques frères métropolitains. En Martinique aussi, l’histoire maçonnique montre que les libres de couleur, terme désignant dans les sociétés coloniales esclavagistes françaises, une personne noire ou métisse qui n’était pas esclave, soit parce qu’elle avait été affranchie, soit parce qu’elle était née libre de parents déjà libres, ont cherché à se constituer en réseaux d’influence et de reconnaissance dans un cadre colonial profondément inégalitaire.
Cette fracture interne révèle une contradiction majeure de la franc-maçonnerie antillaise. D’un côté, elle affichait les principes de liberté, d’égalité et de fraternité ; de l’autre, une partie de ses membres estimait encore que les anciens esclaves ou les affranchis n’étaient pas prêts à accéder pleinement aux « valeurs maçonniques ». L’afro-maçonnerie, au sens historique, naît précisément de cette tension : elle correspond à la réinterprétation concrète de l’idéal maçonnique par ceux que l’ordre colonial tenait à distance.
Le lien avec l’abolition de l’esclavage est central. Des travaux et articles consacrés à la Martinique rappellent que la maçonnerie antillaise s’est trouvée traversée par les débats abolitionnistes, et que certains frères de couleur ou métropolitains progressistes ont contribué à faire des loges des lieux de circulation d’idées nouvelles. Cela ne signifie pas que la maçonnerie antillaise fut globalement abolitionniste, mais plutôt qu’elle constitua un terrain de lutte entre conservatisme colonial et réformisme égalitaire.
L’intérêt du sujet tient aussi à ses prolongements culturels. Des analyses plus larges sur le monde afro-atlantique soulignent que l’influence maçonnique a parfois débordé le cadre strict des loges pour toucher des imaginaires religieux, symboliques et politiques dans les sociétés post-esclavagistes. Aux Antilles, cet enchevêtrement entre sociabilité initiatique, ascension sociale, affirmation raciale et vie publique explique pourquoi la franc-maçonnerie ne peut pas être réduite à un simple folklore du secret.
Aujourd’hui encore, la maçonnerie reste présente en Guadeloupe et en Martinique. Un article récent de France-Antilles indiquait par exemple qu’on compte actuellement huit loges en Guadeloupe, dont six relevant du Grand Orient de France, preuve d’une implantation durable dans l’espace public antillais. D’autres sources mettent en avant le rôle patrimonial, culturel et social des loges dans les îles, même si ces présentations institutionnelles tendent souvent à lisser les conflits historiques liés à la notion discutable de race, à la classe et à la mémoire de l’esclavage.
Dans l’histoire des Antilles, plusieurs personnalités associées à la franc-maçonnerie ont marqué la vie politique, culturelle et intellectuelle. Le plus célèbre est sans doute Joseph Bologne de Saint-George, plus connu sous le nom de Chevalier de Saint-George, né en Guadeloupe au XVIIIe siècle, virtuose du violon, compositeur et officier militaire, considéré comme l’un des premiers hommes noirs admis dans une loge maçonnique française.
La Guyane, voisine des Antilles a également compté de nombreux franc-maçons. Félix Éboué qui demeure une figure majeure de la Résistance et de la France libre, dont l’engagement républicain est régulièrement mis en avant dans les publications maçonniques. Son compatriote Gaston Monnerville, président du Sénat pendant plus de vingt ans, incarne quant à lui l’ascension politique des élites ultramarines au sein des institutions de la République. Autre personnalité guyanaise, Justin Catayée a joué un rôle important dans la défense des intérêts de son territoire à l’Assemblée nationale.
Parler d’afro-maçonnerie aux Antilles, c’est donc raconter moins une société secrète qu’une bataille pour l’accès à la dignité. C’est montrer comment, dans des sociétés structurées par la hiérarchie coloniale, des hommes de couleur ont utilisé les formes de sociabilité maçonnique pour s’instruire, se relier, se légitimer et parfois contester l’ordre établi au nom même des principes que cet ordre trahissait. L’histoire de cette maçonnerie antillaise rappelle ainsi que les institutions universalistes ne valent que par celles et ceux qui les obligent à tenir leurs promesses.
