L’enquête sur les écrits antisémites attribués à Jordan Bardella prend une nouvelle dimension technique. Des archives Messenger, des publications publiques présentant les mêmes fautes d’orthographe et des recoupements entre adresses électroniques et numéros de téléphone viennent renforcer les investigations de Mediapart. À ces éléments s’ajoutent des suppressions présumées de données Facebook, qui soulèvent de nouvelles interrogations sur la défense du président du Rassemblement national.
Les révélations concernant des messages antisémites attribués à Jordan Bardella continuent de provoquer des remous. Depuis les premières publications de Mediapart, le président du Rassemblement national et ses soutiens contestent l’authenticité des échanges mis en cause, évoquant notamment la possibilité d’une usurpation d’identité ou d’une manipulation informatique.
Mais les nouvelles investigations publiées le 9 octobre 2026 par Mediapart, et analysées par le média spécialisé ZDNET, apportent des éléments techniques supplémentaires. En croisant des archives de conversations privées, des publications publiques et plusieurs identifiants numériques, les journalistes ont reconstitué un ensemble de concordances qui compliquent l’hypothèse d’une intervention extérieure.
L’enjeu dépasse désormais la simple authenticité d’une capture d’écran. Il s’agit de déterminer si plusieurs traces numériques indépendantes peuvent être rattachées à une même personne, malgré les contestations formulées par son entourage politique.
Des archives Messenger récupérées directement auprès de Meta
L’un des principaux arguments techniques de l’enquête repose sur la provenance des messages examinés. Plutôt que de s’appuyer uniquement sur des captures d’écran, susceptibles d’être modifiées ou fabriquées, Mediapart a exploité une extraction d’archives numériques obtenue directement auprès des serveurs de Meta, la maison mère de Facebook et Messenger.
Cette récupération a été effectuée dans le cadre de l’article 15 du Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui permet à une personne d’accéder aux données personnelles la concernant.
L’intégrité des archives recueillies a ensuite été documentée par un constat d’huissier, selon ZDNET. Les journalistes ont également examiné les métadonnées de documents bureautiques, les en-têtes originaux de courriels et des informations vérifiées auprès de tiers, notamment la plateforme Avaaz.
D’autres recoupements ont porté sur des anecdotes biographiques privées figurant dans les conversations et retrouvées ultérieurement dans l’autobiographie de Jordan Bardella.
Cette méthode vise à dépasser les limites d’un document isolé en confrontant plusieurs sources techniques et contextuelles. Elle permet notamment de réduire le risque de manipulation des éléments présentés, sans constituer à elle seule une preuve définitive de l’identité de l’auteur de chaque message.
Une même faute d’orthographe publiée à deux minutes d’intervalle
Parmi les nouveaux éléments dévoilés par Mediapart, une concordance particulièrement précise retient l’attention.
Le 12 septembre 2013, à 22 h 50, le compte public de Jordan Bardella sur Twitter, devenu X, publie un message évoquant un conseiller économique travaillant à la « Banque Rotschild ».
Deux minutes plus tard, à 22 h 52, cette même formulation apparaît, selon les journalistes, dans une conversation privée sur Messenger attribuée au responsable politique.
Le détail le plus significatif réside dans une faute d’orthographe identique : le nom de la banque Rothschild est écrit sans la lettre « h » après le « t » dans les deux messages.
La publication publique, toujours accessible sur X au moment de l’enquête, constitue ainsi un point de comparaison extérieur aux archives privées.
La proximité temporelle des deux messages, associée à cette coquille commune, renforce l’hypothèse d’un lien entre les comptes. Pour soutenir celle d’une usurpation, il faudrait notamment expliquer comment une personne extérieure aurait pu reproduire presque simultanément cette formulation particulière.
Ce recoupement ne suffit pas, pris isolément, à identifier formellement l’auteur du message privé. Il prend toutefois une importance supplémentaire lorsqu’il est rapproché des autres vérifications réalisées par les enquêteurs.
Quatre nouveaux témoins et des conversations vérifiées
Mediapart a également cherché à consolider l’identification du compte Messenger en retrouvant plusieurs personnes ayant échangé avec Jordan Bardella durant l’été 2013.
Quatre nouveaux témoins ont ainsi été sollicités. Tous avaient, selon l’enquête, conversé avec le compte concerné tout en ayant rencontré physiquement le jeune militant à cette époque.
Trois de ces témoins ont accepté de récupérer leurs propres archives Messenger directement auprès de Meta, en présence des journalistes.
Cette démarche permet de confronter les conversations à des données provenant d’autres comptes, indépendamment des archives initialement examinées.
Elle apporte également une dimension biographique aux vérifications techniques : les personnes concernées ne se contentent pas de reconnaître un identifiant numérique, puisqu’elles indiquent avoir également côtoyé Jordan Bardella dans la vie réelle.
L’accumulation de ces témoignages et de ces extractions renforce la cohérence du dossier présenté par Mediapart, même si la question de l’attribution précise des propos demeure au cœur de la controverse.
Des données Facebook supprimées après les premières révélations
Un autre volet de l’affaire concerne la disparition présumée d’archives numériques. Selon les informations publiées par Le Canard enchaîné, l’intégralité des données d’un ancien compte Facebook utilisé par Jordan Bardella aurait été supprimée entre le 28 septembre et le 2 octobre 2026.
Cette période correspond aux jours suivant les premières révélations de Mediapart. Le calendrier de cette suppression présumée suscite des interrogations sur les raisons de l’effacement.
La disparition de données sur un compte ne signifie pas nécessairement que toutes les traces numériques correspondantes ont cessé d’exister. Des conversations conservées par d’autres utilisateurs, des archives exportées ou des informations liées à différents comptes peuvent subsister.
C’est précisément sur cette persistance des traces que reposent plusieurs des nouvelles vérifications journalistiques.
Une adresse e-mail et un numéro de téléphone au cœur des recoupements
En parallèle, le service CheckNews de Libération a identifié un autre élément susceptible de relier Jordan Bardella à un compte Facebook.
Selon le quotidien, un profil associé à l’une de ses adresses électroniques personnelles demeure identifiable, contrairement à ce qu’aurait affirmé le président du RN.
Ce compte serait également lié à un numéro de téléphone dont les deux derniers chiffres correspondent à ceux de sa ligne actuelle.
Ce rapprochement ne permet pas, à lui seul, d’établir l’auteur des messages antisémites attribués à Jordan Bardella. Il constitue néanmoins un indice supplémentaire dans la reconstitution de son identité numérique et de l’historique des comptes concernés.
En combinant adresses électroniques, données de téléphonie, publications publiques et conversations archivées, les investigations mettent en évidence l’importance des correspondances entre plusieurs plateformes.
Une enquête qui illustre les méthodes de vérification numérique
Au-delà de sa dimension politique, cette affaire met en lumière les techniques utilisées pour authentifier des échanges numériques anciens.
Ces méthodes relèvent notamment de l’OSINT, ou renseignement d’origine sources ouvertes, une discipline consistant à collecter et à croiser des informations accessibles publiquement.
Dans ce dossier, les recherches en sources ouvertes sont complétées par l’exploitation d’archives privées obtenues dans le cadre du RGPD, ainsi que par des témoignages et des vérifications documentaires.
Pour les spécialistes de cybersécurité et les professionnels chargés des investigations numériques, la distinction est essentielle : l’authenticité technique d’un fichier, son intégrité et l’identification de la personne ayant rédigé son contenu constituent trois questions différentes.
Un document peut être authentique sans que l’identité de son auteur soit automatiquement établie. C’est pourquoi la confrontation de plusieurs traces indépendantes occupe une place centrale dans ce type d’enquête.
Dans le cas de Jordan Bardella, les concordances relevées entre les messages Messenger, les publications sur X et les données associées à différents comptes rendent la contestation de leur attribution plus difficile à soutenir sur le seul terrain de l’usurpation d’identité.
Les investigations publiées les 1er et 9 octobre par Mediapart, puis les informations apportées par ZDNET, Libération et Le Canard enchaîné, documentent ainsi un faisceau d’indices numériques de plus en plus étendu. Elles ne constituent cependant pas, en elles-mêmes, une décision judiciaire établissant la responsabilité du président du Rassemblement national dans la rédaction des propos incriminés.
Sources :
ZDNET, Guillaume Serries, 9 octobre 2026 — Corrélation multi-plateformes et traces d’effacement : ces nouveaux éléments techniques qui rendent la défense de Jordan Bardella encore plus compliquée.
Mediapart, 9 octobre 2026 — Écrits antisémites sur Messenger : Jordan Bardella trahi par lui-même.
Mediapart, 1er octobre 2026 — Écrits antisémites de Jordan Bardella : les preuves du mensonge.
Libération – CheckNews, 9 octobre 2026 — Un compte Facebook associé à un e-mail personnel de Jordan Bardella existe toujours.
Le Canard enchaîné — Jordan Bardella a effacé un profil Facebook pour tenter de sauver sa tête.