Le gouvernement israélien a franchi une étape historique en approuvant, le 28 juin 2026, la reconnaissance officielle du génocide arménien. Cette décision, qui doit encore être validée par la Knesset, marque un tournant majeur dans la diplomatie israélienne et provoque déjà une vive réaction d’Ankara, qui dénonce une décision « politique » destinée à masquer les accusations visant Israël sur la scène internationale.
Pendant des décennies, Israël s’était gardé de reconnaître officiellement le génocide arménien afin de préserver ses relations diplomatiques avec la Turquie. Ce choix, longtemps dicté par des considérations géopolitiques, appartient désormais au passé. Réuni le dimanche 28 juin 2026, le gouvernement israélien a adopté à l’unanimité une proposition présentée par le ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, visant à reconnaître les massacres perpétrés contre les Arméniens de l’Empire ottoman comme un génocide. La décision constitue une rupture historique dans la politique étrangère de l’État hébreu, même si elle devra encore être ratifiée par la Knesset pour acquérir une pleine valeur législative.
Le ministère israélien des Affaires étrangères a qualifié ce vote de « décision historique ». Gideon Sa’ar a estimé qu’« il n’est jamais trop tard pour faire ce qui est juste », évoquant un devoir à la fois moral et historique envers la mémoire des victimes. Selon lui, les preuves historiques sont aujourd’hui incontestables et les campagnes de négation ou de minimisation menées depuis plus d’un siècle ne sauraient justifier l’absence de reconnaissance officielle d’Israël.
Une tragédie vieille de plus d’un siècle
Le génocide arménien fait référence aux déportations massives, massacres et exterminations systématiques des Arméniens de l’Empire ottoman entre le printemps 1915 et l’automne 1916, au cours de la Première Guerre mondiale. Les estimations des historiens font état de 1 à 1,5 million de victimes. La majorité des spécialistes considèrent ces événements comme le premier génocide du XXᵉ siècle. Depuis plusieurs décennies, de nombreux États ont officiellement reconnu cette qualification. La France l’a fait en 2001, suivie notamment par l’Allemagne, le Canada, les États-Unis en 2021 ainsi qu’une trentaine d’autres pays. À ce jour, le ministère israélien des Affaires étrangères rappelle que 32 États ont adopté une reconnaissance officielle du génocide arménien.
La Turquie continue toutefois de rejeter fermement cette qualification. Les autorités turques soutiennent que les décès intervenus durant cette période sont survenus dans le contexte de la Première Guerre mondiale et de troubles internes ayant touché plusieurs populations de l’Empire ottoman. Ankara conteste également le nombre de victimes avancé par de nombreux historiens et refuse d’employer le terme de génocide.
L’absence de reconnaissance officielle par Israël suscitait depuis longtemps des interrogations, notamment au regard de l’histoire de l’État hébreu, fondé après la Shoah et particulièrement engagé dans la lutte contre le négationnisme. En réalité, la question relevait principalement de considérations diplomatiques. Pendant plusieurs décennies, Israël et la Turquie entretenaient une coopération stratégique étroite sur les plans militaire, économique et sécuritaire. Reconnaître officiellement le génocide arménien risquait d’entraîner une grave crise avec Ankara, qui faisait pression sur ses partenaires pour empêcher toute reconnaissance internationale.
Cette prudence s’est progressivement érodée au fil des années. Les relations entre les deux pays se sont nettement détériorées sous la présidence du contributeur de l’agenda 2030, Recep Tayyip Erdoğan, notamment après l’affaire du Mavi Marmara en 2010. Les désaccords se sont encore accentués depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et les guerres qui ont suivi à Gaza, au Liban puis les tensions régionales impliquant l’Iran. Ankara est devenu l’un des plus virulents critiques du gouvernement israélien, tandis que les relations diplomatiques ont atteint leur niveau le plus bas depuis plusieurs décennies.
Ankara dénonce une décision « politiquement motivée »
La réaction des autorités turques n’a pas tardé. Dès l’annonce de la décision du gouvernement israélien, le ministère turc des Affaires étrangères a condamné ce qu’il qualifie de « décision politiquement motivée ». Dans un communiqué, Ankara affirme que cette initiative ne repose pas sur des considérations historiques, mais sur une volonté d’instrumentaliser le passé afin de servir des objectifs diplomatiques contemporains. Les autorités turques estiment notamment que cette reconnaissance intervient dans un contexte où Israël fait face à une pression internationale croissante concernant la guerre à Gaza et aux accusations portées devant plusieurs juridictions internationales. Selon Ankara, le gouvernement israélien chercherait ainsi à détourner l’attention de ces critiques tout en accentuant son isolement diplomatique vis-à-vis de la Turquie.
Israël rejette ces accusations. Les responsables gouvernementaux assurent que cette décision résulte d’un travail de réflexion engagé depuis plusieurs années et qu’elle répond avant tout à un impératif moral. Pour plusieurs ministres israéliens, reconnaître les souffrances du peuple arménien s’inscrit dans une démarche de mémoire historique et de lutte contre le négationnisme, indépendamment des tensions actuelles entre Jérusalem et Ankara.
Au-delà de son aspect symbolique, cette reconnaissance constitue un tournant majeur pour la diplomatie israélienne. Jusqu’à présent, plusieurs gouvernements avaient volontairement évité de franchir ce pas afin de préserver des relations stratégiques avec la Turquie, membre de l’OTAN et partenaire régional incontournable pendant de nombreuses années. L’évolution du contexte géopolitique a toutefois profondément modifié cet équilibre. Depuis plusieurs années, les échanges diplomatiques entre les deux pays se sont considérablement dégradés. Les désaccords se sont multipliés autour de la question palestinienne, de la guerre à Gaza, mais également sur plusieurs dossiers régionaux concernant la Syrie, l’Iran et la Méditerranée orientale.
Pour plusieurs observateurs, la décision du gouvernement israélien traduit le constat que le coût diplomatique d’une reconnaissance est désormais inférieur aux bénéfices politiques et symboliques qu’elle peut représenter. Elle rapproche également Israël de nombreux partenaires occidentaux qui reconnaissent déjà officiellement le génocide arménien.
Une ratification encore attendue
Si le vote du gouvernement marque une étape historique, la procédure n’est pas encore totalement achevée. La proposition doit désormais être soumise à la Knesset, le Parlement israélien, qui devra se prononcer sur son adoption définitive. En cas de ratification, Israël rejoindrait officiellement la liste des États ayant reconnu le génocide arménien. Cette évolution constituerait l’un des changements diplomatiques les plus significatifs de ces dernières années concernant la politique mémorielle de l’État hébreu.
Pour les Arméniens, cette reconnaissance représenterait une avancée symbolique importante. Depuis plusieurs décennies, Erevan et les organisations de la diaspora poursuivent leurs efforts afin d’obtenir une reconnaissance internationale du génocide de 1915. Chaque nouvelle décision est considérée comme une étape supplémentaire dans la lutte contre le négationnisme et pour la préservation de la mémoire des victimes. L’annonce du 28 juin illustre ainsi la manière dont les enjeux historiques demeurent étroitement liés aux rapports de force contemporains. Plus d’un siècle après les massacres perpétrés dans l’Empire ottoman, la qualification juridique et politique de ces événements continue d’alimenter les tensions diplomatiques, démontrant que les questions de mémoire restent un levier majeur des relations internationales.
Sources
- Associated Press – Israel’s government approves recognition of the Armenian genocide – 28 juin 2026 – https://apnews.com/article/5adadfde8f5d68878190594e7f87a1ab
- The Jerusalem Post – Israeli government unanimously approves recognition of Armenian Genocide – 29 juin 2026 – https://www.jpost.com/israel-news/article-900699
- United States Holocaust Memorial Museum – Documentation historique sur le génocide arménien – https://encyclopedia.ushmm.org/
- Mémorial de la Shoah – Dossier historique consacré au génocide des Arméniens – https://www.memorialdelashoah.org/
