Intelligence artificielle : Hollywood dévoile son premier cadre pour intégrer l’IA au cinéma

Pendant près de trois ans, des figures majeures d’Hollywood et de la Silicon Valley ont discrètement débattu de la place que l’intelligence artificielle devait occuper dans la fabrication des films. Initiées notamment par Kathleen Kennedy et Susan Ruskin, anciennes de LucasFilms, ces discussions débouchent désormais sur une première ligne directrice : distinguer l’IA utilisée comme outil au service des créateurs des productions générées intégralement par des machines.

Pendant que l’intelligence artificielle générative s’installait à grande vitesse dans les studios, les logiciels de création et les débats sociaux à Hollywood, une autre conversation se déroulait loin des projecteurs. Depuis 2023, producteurs, réalisateurs, acteurs, dirigeants de l’industrie et personnalités de la technologie se réunissaient pour tenter de répondre à une question devenue incontournable : jusqu’où l’IA peut-elle entrer dans la fabrication d’un film ?

L’ombre de Lucas Films et du WEF

Selon Cybernews, qui relaie les révélations de The Ankler, ces échanges ont été lancés à l’initiative de Kathleen Kennedy, figure historique de Lucasfilm dont elle fût présidente, et de Susan Ruskin, alors doyenne de l’American Film Institute, mais qui a été Creative Executive chez Lucasfilm avant de poursuivre sa carrière dans la production et l’enseignement supérieur.

Fondé par George Lucas, créateur de Star Wars, Lucas Films a été vendu en 2012, à la Walt Disney Company  membre du Forum économique mondial. Lucas Film participe indirectement aux conversations qui se déroulent à Davos sur l’IA et la Culture. Le Responsable de la recherche chez Industrial Light & Magic / Lucasfilm, Hao Li, proche du WEF est par exemple intervenu à Davos 2020, où il a présenté des travaux sur les deepfakes et l’IA. L’entreprise Respeecher, qui a travaillé sur des productions Lucasfilm, a également été présenté comme Technology Pioneer du World Economic Forum.

Toutefois, la liste précise des participants qui ont participé aux réunions sur la place que devrait occuper l’intelligence artificielle n’a pas été rendue publique. The Ankler, dont des journalistes ont assisté à certaines rencontres, décrit néanmoins un cercle réunissant des personnalités disposant d’une influence considérable sur l’avenir du cinéma américain.

Le 20 août 2026, The Ankler a finalement rendu publique l’existence de ces discussions et présenté leur première traduction concrète : un cadre destiné à tracer une frontière entre l’intelligence artificielle placée sous contrôle humain et la génération automatisée d’une œuvre. Le média décrit ainsi une ligne favorable à une IA demeurant sous la maîtrise des créateurs.

Distinguer l’outil de la création entièrement générée

Le principal constat de ces rencontres tient presque de l’évidence, mais il pourrait devenir déterminant pour Hollywood : parler simplement « d’IA » ne suffit plus.

Le terme recouvre désormais des usages radicalement différents. Une intelligence artificielle peut intervenir ponctuellement dans la postproduction, faciliter certaines opérations techniques ou participer à un flux de travail déjà dirigé par des professionnels. Mais des modèles génératifs sont également capables de produire des images et des séquences synthétiques avec une intervention humaine bien différente de celle du cinéma traditionnel.

Le groupe a donc travaillé sur un cadre permettant de séparer ce que The Ankler présente comme des « human generative workflows », autrement dit des processus génératifs restant pilotés par des humains, des films dont la création reposerait entièrement sur l’intelligence artificielle.

L’objectif n’est pas d’actionner un grand bouton vert ou rouge autorisant ou interdisant l’IA dans les studios. Le document est plutôt pensé comme une cartographie permettant d’identifier les différents usages et d’établir progressivement ce qui peut être considéré comme acceptable. Une nuance essentielle dans une industrie où un même acronyme, IA, peut désigner aussi bien un outil discret de postproduction qu’une machine capable de fabriquer une scène synthétique.

Cette distinction traduit aussi une évolution du débat. La question n’est plus seulement de savoir si Hollywood utilisera l’intelligence artificielle. Elle consiste désormais à déterminer où elle pourra intervenir, sous quel contrôle et jusqu’à quel point elle pourra participer au processus créatif.

Hollywood reste profondément divisé

Cette première tentative de classification ne signifie cependant pas qu’Hollywood a trouvé un consensus.

Les positions des cinéastes et des acteurs restent très contrastées. Cybernews cite notamment Christopher Nolan parmi les réalisateurs particulièrement critiques envers certaines formes de contenus produits par intelligence artificielle. À l’autre bout du spectre, l’IA générative a déjà trouvé sa place dans certaines productions commerciales : Ryan Reynolds a notamment utilisé des scripts partiellement rédigés avec ChatGPT pour des publicités de Mint Mobile.

D’autres professionnels adoptent une position plus nuancée, distinguant l’utilisation technique de l’IA de son emploi comme substitut à la création humaine.

Le parcours de Ben Affleck en fournit une illustration particulièrement nette. L’acteur et réalisateur proche du Forum économique mondial qui a exprimé ses inquiétudes face à certains usages de l’intelligence artificielle, a également fondé InterPositive, une entreprise spécialisée dans la postproduction assistée par IA. La société travaille notamment sur des opérations telles que le recadrage, les corrections de lumière ou la suppression d’éléments techniques présents à l’image, en utilisant les séquences propres aux productions concernées. En mars 2026, InterPositive a été vendue à Netflix, plateforme de streaming membre du WEF pour un montant qui n’a pas été officiellement communiqué, contrairement à certaines estimations évoquées ailleurs.

Ce cas illustre précisément la frontière que le nouveau cadre hollywoodien cherche à mieux définir : utiliser l’IA pour intervenir sur une œuvre conçue et dirigée par des humains ne revient pas nécessairement à lui abandonner la création de cette œuvre.

Matthew McConaughey a lui aussi défendu une approche pragmatique. L’acteur considère l’arrivée de l’IA comme une évolution avec laquelle les artistes devront composer, tout en insistant sur la nécessité pour eux de conserver la maîtrise de leur identité, de leur image et de leur représentation numérique.

Derrière l’IA, la question du contrôle créatif

La publication de ce premier cadre intervient alors que le rapport entre Hollywood et l’intelligence artificielle dépasse largement le simple terrain technologique. Derrière les outils se jouent des questions de propriété intellectuelle, de rémunération, d’emploi, de droits sur l’image et la voix, mais aussi de contrôle artistique.

La véritable ligne de fracture pourrait ainsi moins opposer les partisans et les adversaires de l’IA que différentes conceptions de son rôle. D’un côté, l’intelligence artificielle peut être considérée comme un nouvel instrument dans une chaîne de production qui en compte déjà beaucoup. De l’autre, les systèmes génératifs peuvent prendre en charge des étapes traditionnellement associées au travail créatif lui-même.

Les discussions menées depuis 2023 montrent qu’une partie des décideurs hollywoodiens cherche désormais à formaliser cette distinction plutôt qu’à traiter toutes les technologies d’intelligence artificielle comme un ensemble homogène.

Il ne s’agit encore que d’une première carte. Mais son existence révèle quelque chose de plus profond : Hollywood commence à transformer une controverse abstraite en règles de travail. La bataille autour de l’IA au cinéma ne porte donc plus uniquement sur son arrivée. Elle se déplace vers une question autrement plus sensible : qui restera aux commandes lorsque la machine entrera réellement sur le plateau ?

Sources :

Cybernews — article source : Hollywood elites secretly met to discuss AI in film, and now they have their first answer

The Ankler — enquête originale sur les discussions et le cadre consacré à l’IA : First Look: Hollywood’s Secret AI Talks Go Public. Here’s the Plan

The Guardian — informations complémentaires sur InterPositive et son rachat par Netflix : Ben Affleck sells his AI postproduction startup to Netflix