Guerre des Malouines : le rôle méconnu de la loge P2 dans l’affaire des missiles Exocet

Licio Gelli, fondateur de la pseudo-loge italienne Propaganda Due, ne s’est pas contenté d’infiltrer la junte militaire argentine avant la guerre des Malouines. Pendant le conflit lui-même, en 1982, il tente de négocier pour le compte de Buenos Aires l’acquisition de missiles Exocet – et tombe dans un piège tendu par les services secrets britanniques. Ce fait, peu connu, place la P2 au cœur même du conflit. Tour d’horizon documenté d’un réseau criminel dont les ramifications ont traversé les 72 jours de guerre.

Le fait est établi par des sources judiciaires et académiques. Réfugié depuis 1981 en Amérique latine après la découverte de la liste P2 et l’émission d’un mandat d’arrêt international, Licio Gelli revient clandestinement en Italie pendant la guerre des Malouines pour tenter de négocier l’acquisition de missiles Exocet pour le compte de l’Argentine. Il s’agissait en réalité d’une provocation organisée par les services secrets britanniques. Gelli est interpellé le 13 mars 1982 alors qu’il s’apprête à se rendre à l’Union des Banques Suisses de Genève.

Ce détail change tout à la lecture habituelle du rôle de la P2 dans cette guerre. Le réseau de Gelli n’est pas simplement un arrière-plan : son chef opère en temps réel, pendant le conflit, pour tenter de procurer à l’Argentine l’arme qui fait alors le plus peur à la Royal Navy. Les missiles Exocet AM-39, tirés depuis des Super-Étendard argentins, ont coulé le destroyer HMS Sheffield le 4 mai 1982, tuant 20 marins, et l’Atlantic Conveyor le 25 mai suivant. Obtenir des Exocet supplémentaires est une priorité absolue pour Buenos Aires – et c’est dans ce contexte que Gelli intervient comme intermédiaire.

L’Exocet, l’arme du conflit et l’enjeu des réseaux parallèles

Après l’embargo décidé par François Mitterrand sur les livraisons d’armes à l’Argentine dès avril 1982, Buenos Aires se tourne vers des circuits alternatifs : marché noir, pays tiers, intermédiaires clandestins. C’est précisément dans cette brèche que Gelli s’engouffre. Son réseau transnational, ses contacts avec les services secrets, ses connexions financières via la Banco Ambrosiano et Roberto Calvi lui donnent les moyens d’agir comme courtier en armements hors des canaux officiels. Son interpellation à Genève, dans le cadre d’un piège britannique, révèle que Londres avait anticipé cette démarche et surveillait activement les circuits d’approvisionnement argentins.

Cette opération de désinformation britannique, qui consiste à laisser croire à Gelli que l’achat est possible pour mieux le neutraliser, illustre l’importance accordée par les services de Sa Majesté aux réseaux parallèles gravitant autour de la junte. Gelli n’était pas un acteur marginal : c’était un intermédiaire crédible, disposant de contacts réels avec les décideurs militaires argentins et des circuits financiers nécessaires à ce type d’opération.

Massera, la P2 et l’armement argentin : une relation construite avant la guerre

Pour comprendre pourquoi Gelli pouvait prétendre jouer ce rôle en 1982, il faut remonter aux années précédant le conflit. La relation entre Gelli et l’amiral Emilio Massera – membre confirmé de la P2, figure de la junte Videla de 1976 à 1978 et commandant en chef de la marine argentine – est documentée avec précision. Gelli utilisa Massera pour garantir des contrats colossaux d’équipements militaires et d’armements pour la junte argentine, soit 6 000 millions de dollars américains en deux ans. Cette relation fonctionne comme un échange structuré : contrats d’armes contre accès aux réseaux financiers et diplomatiques internationaux, avec la Banco Ambrosiano de Roberto Calvi comme chambre de compensation.

C’est cette infrastructure relationnelle, bâtie entre 1976 et 1981, qui explique que Gelli puisse encore en 1982 se présenter comme intermédiaire crédible pour un achat d’Exocet. Les liens entre la P2 et la marine argentine ne sont pas anecdotiques : ils sont opérationnels, financièrement structurés, et ils persistent pendant le conflit lui-même.

Roberto Calvi pendu à Londres : la mort d’un intermédiaire en temps de guerre

Le 18 juin 1982, alors que les combats se poursuivent dans l’Atlantique Sud, le corps de Roberto Calvi – président de la Banco Ambrosiano, membre de la P2, surnommé le « banquier de Dieu » pour ses liens avec le Vatican – est retrouvé pendu sous le pont Blackfriars à Londres. Sa mort survient quatre jours après la capitulation argentine du 14 juin, dans une période de dénouement du conflit.

Selon Roger Faligot, dans son chapitre consacré au double jeu de Paris pendant la guerre des Malouines, publié dans Histoire secrète de la Ve République (La Découverte, 2007) et disponible sur Cairn.info : Massera et Corti auraient été proches, sinon membres de la Loge P2, et amis de son fondateur Licio Gelli, ainsi que de Roberto Calvi, le banquier du Vatican – lequel sera retrouvé pendu, le 18 juin 1982, au Blackfriars Bridge, à Londres, dans le prolongement de Blackfriars Road où se trouve un centre d’entraînement du MI6. Des rumeurs ont alors circulé sur son rôle dans des ventes d’armes au profit des Argentins, alors que la guerre des Malouines n’est pas encore tout à fait terminée.

Sa mort, d’abord qualifiée de suicide, sera ultérieurement requalifiée en assassinat par la justice italienne. Qui l’a tué, et pourquoi à ce moment précis, n’a jamais été officiellement établi. La P2, la faillite de la Banco Ambrosiano, les fonds liés au blanchiment pour le compte de la junte argentine et de la mafia italienne : tout converge vers un homme qui en savait trop, au mauvais moment.

La P2, une organisation criminelle au service de la junte

La commission parlementaire italienne présidée par Tina Anselmi, après plusieurs années d’instruction, a officiellement conclu que la P2 était une organisation criminelle secrète. Parmi ses membres argentins figuraient des acteurs centraux de la dictature : l’amiral Massera, condamné en 1985 à la perpétuité pour tortures et assassinats ; le général Guillermo Suárez Mason, condamné lui aussi pour crimes commis pendant la guerre sale ; José López Rega, fondateur de la Triple A ; et Raúl Alberto Lastiri, président par intérim en 1973.

Il est essentiel de préciser que la P2 n’est pas la franc-maçonnerie. Le Grand Orient d’Italie l’a déclarée clandestine et en a exclu les membres impliqués. Ses membres ne se réunissaient pas dans un temple : ils étaient reçus individuellement dans le bureau de Gelli, qui s’était autoproclamé Grand-Maître sans légitimité maçonnique. Ce n’était pas une loge – c’était un réseau de pouvoir criminel habillé des apparences d’une obédience.

La guerre des Malouines a eu son théâtre visible – les combats navals, les missiles Exocet, les parachutistes dans la tourbe des Falklands. Elle a eu aussi un théâtre invisible, dans lequel la P2 de Licio Gelli a joué un rôle actif et documenté : comme bâtisseur des réseaux d’armements argentins dans les années précédant le conflit, comme intermédiaire tenté pendant la guerre elle-même pour obtenir des missiles supplémentaires, et comme toile de fond d’une mort suspecte à Londres au moment du dénouement. Gelli a été arrêté, relâché, condamné, prescrit et est mort en 2015. Les archives parlementaires italiennes,

Licio Gelli

Sources académiques et institutionnelles

  • Cairn.info – Roger Faligot, Le double jeu de Paris pendant la guerre des Malouines, in Histoire secrète de la Ve République, La Découverte, 2007 (DOI : 10.3917/dec.falig.2007.01.0340) – source principale sur le lien Gelli/Calvi/Malouines
  • Cairn.info – Gérard Dimanche, Les loges militaires britanniques au service de l’Empire, revue La Chaîne d’Union, 2011
  • Cairn.info – La vitalité de la maçonnerie argentine, revue La Chaîne d’Union, 2018
  • Cairn.info – Civilité et politique aux origines de la nation argentine, Éditions de la Sorbonne

Sources encyclopédiques et documentaires

  • Wikipedia FR – Propaganda Due (avec renvois aux rapports parlementaires italiens)
  • Wikipedia FR – Emilio Eduardo Massera
  • Wikipedia FR – Guerre des Malouines
  • Rapport parlementaire italien – Relazione della Commissione parlamentare d’inchiesta sulla Loggia massonica P2, commission Anselmi, 1984

Sources journalistiques vérifiables

  • El Correo – Emilio Eduardo Massera (biographie détaillée avec sources citées)
  • Xavier Raufer / archives académiques – Les pratiques de blanchiment de Cosa Nostra (source sur l’interpellation de Gelli à Genève pendant les Malouines)
  • Zone Militaire / opex360.com – Retour sur l’affaire des missiles Exocet pendant la guerre des Malouines
  • 450.fm – Société secrète… P2 ou Propaganda Due
  • Mémoires de Guerre – Propaganda Due (P2)