La Grande Peur de 1789, vague de panique qui a embrasé les campagnes françaises après la prise de la Bastille, n’était pas qu’une explosion d’émotions irrationnelles. Une étude publiée dans la revue Nature applique un modèle épidémiologique à la rumeur : elle se propageait d’environ 45 kilomètres par jour, souvent par les relais de poste, et frappait d’abord les régions denses, alphabétisées et où le blé était cher.
Été 1789. Le royaume est ruiné par la dette, les récoltes ont été mauvaises, la colère gronde contre les privilèges de la noblesse et du clergé. Le 14 juillet, la Bastille tombe. À partir du 20 juillet, la nouvelle circule dans les provinces, accompagnée d’une rumeur : des brigands, menés par les nobles et appuyés par l’Angleterre et l’Autriche, s’apprêteraient à piller les récoltes pour écraser la Révolution naissante, rapporte Sciences et Avenir.
Dans les campagnes affamées, des milices se forment pour repousser ces brigands qui n’arrivent jamais. Elles se retournent contre les châteaux. Leur cible : les terriers, ces registres qui établissent les droits féodaux des seigneurs. Brûler les archives, c’est effacer les titres.
Quarante-cinq kilomètres par jour, au rythme des relais de poste
Les auteurs de l’étude, dont Antoine Parent, professeur d’économie à l’université Paris 8, et Stefano Zapperi, physicien à l’université de Milan, ont reconstitué le réseau de diffusion de la rumeur à partir des sources historiques. La carte compte 641 nœuds et 611 liens. La rumeur avançait en moyenne de 45 kilomètres par jour. Quatre points de transmission sur dix se situaient à des relais de poste, où courriers et diligences changeaient de chevaux. La vitesse maximale observée, 100 kilomètres par jour, ne pouvait être atteinte qu’en voiture attelée.
L’historien américain Robert Darnton, spécialiste de l’Ancien Régime, rappelle que 200 journaux ont été lancés pour la seule année 1789, souvent lus à voix haute. « Toutes les sociétés ont été une société de l’information », souligne-t-il.
Le blé cher et les gens lettrés
Le modèle épidémiologique permet d’identifier des facteurs de risque. La rumeur suit les vallées, donc les axes de communication. Elle se répand là où la densité de population est forte. Surtout, elle ne touche pas les régions les plus pauvres, mais des zones plutôt alphabétisées, aux revenus moyens et au prix du blé élevé.
Les chercheurs relèvent un autre élément : la destruction des châteaux et des terriers n’a eu lieu que là où il revenait au seigneur lui-même de prouver sa propriété. Ailleurs, les pillages n’ont pas eu lieu. Pour Antoine Parent, ces résultats contredisent la thèse de paysans agissant sans savoir pourquoi. Robert Darnton nuance : la rumeur circule par la peur et la colère, mais elle n’est pas irrationnelle, tant les droits seigneuriaux pesaient lourd. Le débat prolonge celui ouvert dès 1932 par l’historien Georges Lefebvre dans son classique La Grande Peur de 1789.
La nuit du 4 août comme vaccin
Horrifiés par les violences, les députés de l’Assemblée nationale constituante se réunissent dans la nuit du 4 août 1789 et abolissent les privilèges féodaux. L’étude relève qu’après cette date, la Grande Peur ne subsiste plus que dans des endroits très reculés, et qu’elle disparaît totalement après le 6 août. Les auteurs y voient le signe que l’abolition a pu empêcher de nouvelles insurrections. Le 26 août, l’Assemblée adopte la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Deux siècles avant les réseaux sociaux, une rumeur pouvait déjà traverser la France en quelques jours. Elle n’avait pas besoin d’algorithme : un relais de poste et des chevaux frais suffisaient.