GPT-6 Astra : l’IA déchiffre en six heures une lettre secrète de l’armée de Napoléon vieille de 217 ans

Une lettre militaire codée datant de 1809 vient de livrer une grande partie de ses secrets grâce à GPT-6 Astra. À partir d’une simple reproduction du document, l’ingénieur Carter Church a utilisé le modèle d’OpenAI pour reconstituer un système de chiffrement dont la clé avait disparu, révélant notamment des renseignements sur les troupes françaises et autrichiennes à la veille d’une nouvelle guerre.

Vingt-quatre lignes couvertes de nombres, de lettres et de symboles énigmatiques, plus de deux siècles d’attente et quelques heures de calcul. Une correspondance secrète adressée au maréchal Auguste de Marmont en mars 1809 a finalement pu être largement déchiffrée grâce à GPT-6 Astra, le modèle d’intelligence artificielle d’OpenAI.

À l’origine de cette expérience se trouve Carter Church, ingénieur spécialisé en intelligence artificielle chez SentinelOne. Le 18 septembre 2026, il a publié le récit technique de son travail sur ce document, connu comme le « chiffre de Marmont ». Particularité de l’affaire : Church explique n’avoir jamais pratiqué la cryptanalyse avant de s’attaquer à cette énigme historique.

La lettre n’était pourtant pas inconnue des historiens. Une reproduction avait été publiée en 1969 par le lieutenant-colonel J. Vilcoq dans un article consacré au chiffrement sous le Premier Empire, aujourd’hui accessible sur Persée. Mais la clé permettant de traduire intégralement le message n’avait pas été conservée.

Une lettre stratégique envoyée à Marmont

En mars 1809, Marmont se trouve en Dalmatie à la tête d’environ 13 000 hommes. Sa situation est délicate : ses forces sont géographiquement séparées des autres armées françaises par le territoire de l’Empire d’Autriche.

Le contexte européen est alors extrêmement tendu. Le 10 avril 1809, quelques semaines après l’envoi du courrier, l’Autriche déclenchera les hostilités contre la France et ses alliés, ouvrant la guerre de la Cinquième Coalition.

Le 16 mars, Napoléon avait demandé à son beau-fils Eugène de Beauharnais de transmettre à Marmont des informations sensibles dans une « lettre chiffrée » portée par un officier de confiance. C’est précisément ce message que Carter Church a entrepris de restituer.

Le document se présente comme un drôle de casse-tête : après une première ligne en français apparaissent 24 rangées de caractères, mêlant chiffres, lettres et signes manuscrits. Un mot, « conséquent », était toutefois resté lisible en clair au milieu du texte.

Une image et environ 1 300 unités à analyser

Carter Church ne disposait pas du manuscrit original, mais de la reproduction publiée en 1969. À partir de cette image, GPT-6 Astra a participé à la segmentation du document ligne par ligne et à sa transcription.

Selon le récit publié par Church et rapporté par Les Numériques, environ 1 300 unités ont été retranscrites. Quelque 175 tracés manuscrits ont ensuite été regroupés en 155 signes distincts.

Le modèle a également retrouvé sur Internet une table partielle du chiffre étudiée par l’historien Daniel Tant. Celle-ci fournissait 33 correspondances et permettait déjà de comprendre approximativement un tiers du message. Restait donc à reconstruire le reste du système.

Pour y parvenir, GPT-6 Astra a contribué à écrire un programme de résolution reposant sur une méthode de recuit simulé, une technique d’optimisation permettant d’explorer progressivement un très grand nombre de solutions possibles.

Le programme a notamment été alimenté avec du français provenant d’auteurs comme Victor Hugo et Alexandre Dumas, ainsi qu’avec les mémoires de Marmont. L’analyse a également mis en évidence une difficulté supplémentaire : 29 signes du chiffre ne représentaient pas simplement des lettres ou des syllabes, mais des mots entiers.

Afin de tester la robustesse du résultat, le programme a ensuite été relancé sans corpus spécifiquement napoléonien. Il a retrouvé la même lecture, un élément venant renforcer la crédibilité du déchiffrement.

Six heures de calcul pour casser le chiffre

Carter Church estime à environ six heures le temps d’exécution de GPT-6 Astra, auquel il faut ajouter plusieurs soirées de travail personnel. Une performance spectaculaire par sa rapidité, mais qui ne signifie pas pour autant que le chiffre était hors de portée des cryptanalystes humains.

L’ingénieur reconnaît lui-même qu’un spécialiste suffisamment patient aurait probablement pu parvenir au même résultat dès les années 1970. Le cryptologue Satoshi Tomokiyo, qui tient le répertoire Cryptiana consacré aux chiffres historiques, classe désormais la lettre parmi les systèmes résolus.

L’intérêt de l’expérience réside donc moins dans l’idée d’un mystère absolument inaccessible à l’être humain que dans l’automatisation d’une série de tâches complexes : reconnaissance de symboles, recherche documentaire, programmation d’un solveur, comparaison linguistique et vérification des hypothèses.

Ce que racontait vraiment le message

Le contenu retrouvé éclaire surtout la situation militaire de l’Europe centrale au printemps 1809. Le courrier mentionne notamment 40 000 Bavarois placés sous les ordres de Lefebvre, 80 000 Français avec Davout à Bayreuth et 60 000 hommes pour Masséna. Il indique également la présence de forces autrichiennes à Laybach, aujourd’hui Ljubljana, ainsi qu’à Klagenfurt, Villach et Salzbourg. Ces renseignements sont transmis environ deux semaines avant l’offensive autrichienne du 10 avril.

Le document ne constitue cependant pas une photographie parfaitement fidèle du rapport de forces. Certaines affirmations semblent relever de la propagande destinée à entretenir la confiance de Marmont.

La lettre affirme ainsi que les Russes marchent contre l’Autriche. Cette information reprend une ligne voulue par Napoléon quelques jours auparavant, mais les forces du tsar ne franchiront la frontière de Galicie que le 3 juin.

Le nombre de soldats polonais attribués à Józef Poniatowski paraît également gonflé. Le courrier évoque 30 000 hommes, tandis que les estimations citées par Les Numériques situent ses effectifs réels entre environ 14 000 et 17 000 soldats.

Le mystérieux mot effacé de l’édition officielle

Le déchiffrement apporte aussi un détail particulièrement piquant sur la transmission de la correspondance napoléonienne. Dans l’édition de 1865 de la correspondance de Napoléon Ier, l’ordre adressé à Eugène de Beauharnais s’interrompt après les mots « une poignée de », remplacés par des points de suspension.

La lettre chiffrée destinée à Marmont permet de découvrir une formulation beaucoup moins policée. Le général est invité à ne pas craindre « quelques troupes ou un rassemblement de canailles ».

Carter Church reste néanmoins prudent. Cette expression pourrait être une reformulation effectuée par Eugène de Beauharnais plutôt qu’une restitution littérale des mots employés par Napoléon. Cinq signes du document demeurent par ailleurs incertains.

Un banc d’essai pour la cryptanalyse assistée par IA

La portée historique du déchiffrement doit elle aussi être nuancée. Michael Rowe, historien au King’s College de Londres, membre du Forum économique mondial, interrogé par Live Science, souligne que la lettre reprend pour l’essentiel des instructions impériales déjà connues par d’autres documents.

C’est précisément ce qui rend l’expérience intéressante sur le plan méthodologique. Puisque les historiens disposent de textes permettant de comparer le résultat avec un contenu déjà documenté, le chiffre de Marmont constitue une sorte de banc d’essai pour évaluer les capacités d’une intelligence artificielle appliquée à la cryptanalyse historique.

La méthode pourrait donc prendre une autre dimension face à des documents dont le contenu demeure totalement inconnu.

Elle rappelle également les limites du procédé. Carter Church insiste sur le fait que la responsabilité de l’interprétation ne peut pas être entièrement automatisée. Une IA peut explorer rapidement des pistes, transcrire des signes, programmer des outils et faire émerger des correspondances linguistiques. L’établissement d’un texte historique fiable exige toujours de confronter ces résultats aux archives, aux connaissances des spécialistes et au contexte dans lequel le document a été produit.

Deux cent dix-sept ans après sa rédaction, la lettre de Marmont offre ainsi moins une révolution dans l’histoire napoléonienne qu’une démonstration grandeur nature de ce que les nouveaux modèles d’IA peuvent apporter à l’étude de documents anciens restés partiellement muets.

Sources :

Les Numériques, « ChatGPT : GPT-6 Astra déchiffre en 6 heures une lettre secrète de l’armée de Napoléon, muette depuis 217 ans »

Carter Church, « Breaking the Marmont Cipher, 1809 »

J. Vilcoq, « Le Chiffre sous le Premier Empire », Revue historique des Armées, 1969, via Persée

Correspondance de Napoléon Ier, tome 18, Paris, 1865

Live Science, article consacré au déchiffrement de la lettre de Marmont et commentaires de l’historien Michael Rowe