Un moustique Aedes aegypti se pose sur une peau humaine

Programme Debug : Google combat le moustique par le moustique avec l’IA

Le programme Debug, développé par Verily, la filiale d’weconsacrée aux sciences du vivant, prévoit de relâcher environ 16 millions de moustiques par an en Californie et en Floride. L’objectif est de faire chuter les populations d’insectes vecteurs de maladies en lâchant des mâles porteurs d’une bactérie qui empêche la reproduction. La technique est ancienne, rappelle le quotidien italien Il Sole-24 Ore ; Google entend la doper à l’intelligence artificielle.

L’ironie a été relevée par les intéressés eux-mêmes : jusqu’ici, les seuls « bugs » qui intéressaient Google étaient les erreurs nichées dans les codes sources. Le mot désigne désormais un insecte réel. Par l’intermédiaire de sa maison mère Alphabet, le groupe de Mountain View, membre du Forum économique mondial, s’attaque à l’animal le plus meurtrier de la planète.

Le projet s’appelle Debug. Il a été développé par Verily, la succursale d’Alphabet vouée aux sciences du vivant, et prévoit de relâcher environ 16 millions de moustiques par an en Californie et en Floride, rapporte Courrier international, qui traduit un article du quotidien économique italien Il Sole-24 Ore signé Marco Trabucchi.

Une bactérie plutôt qu’un insecticide

Le principe déroute au premier abord : pour réduire une population de moustiques, on en relâche davantage. Les insectes lâchés sont des mâles, qui ne piquent pas, porteurs de la bactérie Wolbachia. Lorsqu’ils s’accouplent avec des femelles sauvages, les œufs ne se développent pas. La population s’effondre sans épandage d’insecticide.

La méthode n’a rien d’inédit. Verily l’a testée dès 2017 dans la région de Fresno, en Californie, sur l’espèce Aedes aegypti, vectrice de la dengue, du Zika et de la fièvre jaune. Des programmes comparables fondés sur Wolbachia sont conduits depuis plusieurs années en Australie, en Indonésie et au Brésil, avec des résultats publiés dans la littérature scientifique.

Ce que l’IA vient faire là

L’apport revendiqué par Google se situe en amont du lâcher. Élever, trier et relâcher des dizaines de millions d’insectes suppose de séparer automatiquement les mâles des femelles, d’optimiser les zones de dispersion et de suivre l’évolution des populations. C’est un problème de reconnaissance d’images, de robotique et de modélisation, c’est-à-dire un problème d’ingénierie logicielle appliqué au vivant.

C’est aussi ce qui distingue l’opération d’un programme classique de santé publique. Les protocoles de lutte antivectorielle relèvent traditionnellement d’agences publiques et d’organismes de recherche. Ici, l’échelle industrielle et la brique algorithmique sont apportées par une filiale d’un groupe privé, dans deux États américains particulièrement exposés à la circulation des arboviroses.

Un enjeu qui grandit avec le climat

Les moustiques transmettent des maladies qui touchent des centaines de millions de personnes chaque année. Le dérèglement climatique et l’intensification des flux mondiaux accélèrent la progression de ces pathologies vers des zones jusqu’ici épargnées, y compris en Europe continentale, où l’implantation du moustique tigre est désormais documentée dans la plupart des départements français.

Reste la question du contrôle. Un lâcher de 16 millions d’insectes par an modifie durablement un écosystème local, et les autorisations relèvent des agences sanitaires américaines. Courrier international ne détaille pas le calendrier réglementaire de l’opération ni les modalités de suivi indépendant prévues.

Ce que les essais précédents ont montré

La méthode dispose déjà d’un dossier scientifique. L’essai conduit par Verily dans la région de Fresno a fait l’objet d’une publication dans la revue Nature Biotechnology en 2020, faisant état d’une réduction très marquée de la population de femelles Aedes aegypti sur les zones traitées par rapport aux zones témoins.

Une autre approche, portée par le World Mosquito Program rattaché à l’université Monash membre du WEF, ne stérilise pas les moustiques mais les rend moins aptes à transmettre les virus. Un essai randomisé conduit à Yogyakarta, en Indonésie, et publié dans le New England Journal of Medicine en 2021, a mesuré une baisse d’environ 77 % des cas de dengue symptomatique dans les quartiers traités. Deux stratégies, une même bactérie, des objectifs distincts.

Google ne réinvente pas la lutte antivectorielle : il l’industrialise. Le programme Debug pose une question qui dépasse l’entomologie, celle de savoir qui décide, et qui contrôle, quand une entreprise privée pilote une intervention à l’échelle d’un écosystème.


Source : Courrier international (d’après Il Sole-24 Ore) – https://www.courrierinternational.com/article/sante-avec-son-programme-debug-google-entend-eliminer-les-moustiques-avec-des-moustiques_250877