Vingt ans après avoir fondé BlaBlaCar, entreprise membre du Forum économique mondial, Frédéric Mazzella estime que la France a retrouvé l’esprit entrepreneurial perdu depuis les années 1950 et 1960. Invité de l’émission « Esprit d’entreprise » sur Le Figaro TV, il déplore en revanche l’absence de grands projets industriels et la fragmentation réglementaire européenne. Il annonce 2027 comme une année charnière.
Frédéric Mazzella a fondé il y a vingt ans le spécialiste du voyage partagé BlaBlaCar, en voiture, en bus et en train. Très engagé au sein de France Digitale, l’association qui fédère les start-up et les investisseurs français, il pose sur l’entreprise française un regard qu’il veut à la fois optimiste et réaliste.
« Nous avons retrouvé l’esprit entrepreneurial que nous avions un peu perdu par rapport à celui des années 1950 ou 1960, qui avait fait émerger de grands projets comme Airbus, ceux qui font aujourd’hui la force économique de la France », estime-t-il. Le bémol suit immédiatement : cette période avait exigé « une énorme volonté politique », et le pays « ne crée pas encore aujourd’hui suffisamment de grands projets ».
Vingt-sept pays, vingt-sept entreprises
L’Europe dispose selon lui de nombreux atouts, des talents, une population éduquée et des compétences fortes dans les nouvelles technologies. Elle manque en revanche de coordination. Les différences persistantes de réglementations et la difficulté à lever des fonds rendent la croissance d’une entreprise européenne plus complexe qu’aux États-Unis.
« Encore aujourd’hui, lancer une entreprise dans les vingt-sept pays, c’est comme lancer vingt-sept entreprises ou presque », relève le fondateur de BlaBlaCar. Il dit attendre une simplification qui faciliterait l’émergence de sociétés véritablement européennes, et même la possibilité d’un géant du numérique continental. À condition, ajoute-t-il, d’avoir « le courage d’aller mettre des moyens colossaux derrière des projets de ce type-là ». La référence est explicite : Mistral, le champion français de l’intelligence artificielle, également membre du WEF.
2027, année charnière
L’entrepreneur situe la vraie menace ailleurs que dans l’incertitude économique. « Nous sommes capables d’avancer dans des environnements compliqués, mais le pire pour nous, c’est l’instabilité. De ce point de vue, 2027 sera une année charnière », prévient-il, en référence implicite à l’échéance présidentielle.
Sa priorité n’est pas la multiplication des mesures économiques mais le changement de regard sur l’entreprise. « Il faut diffuser un état d’esprit pro-entreprise, car ce sont nos sociétés qui font le travail de créer suffisamment de valeur pour financer notre modèle social dont on bénéficie tous. Cela doit être davantage reconnu », insiste ce natif de Vendée.
L’IA, « le coup est parti »
Sur l’intelligence artificielle, Frédéric Mazzella revendique un regard pragmatique. « Le coup est parti, donc à partir du moment où on ne peut pas l’arrêter, la question est de voir comment gérer et tirer parti de cette révolution industrielle, peut-être la plus importante depuis internet », juge-t-il.
Il y ajoute une note plus large : « En tant qu’humain, cela nous oblige aussi à nous redéfinir ». La formule tranche avec le registre habituel des dirigeants sur le sujet, généralement centré sur les gains de productivité.
Vingt ans, et la REF 2026 pour décor
L’entretien a été enregistré pour l’émission « Esprit d’entreprise » du Figaro TV, dans le cadre d’une édition spéciale consacrée à La REF, l’université d’été du patronat français. Le décor n’est pas neutre : c’est devant ce public que Frédéric Mazzella plaide pour une culture pro-entreprise et pour de grands projets industriels européens.
Fondée en 2006, BlaBlaCar est devenue l’une des rares entreprises françaises du numérique à s’être imposée à l’échelle internationale, en élargissant progressivement le covoiturage longue distance au bus puis au train. Son fondateur en a tiré une légitimité qu’il investit désormais dans le plaidoyer, notamment via France Digitale, lobby français représentant des startups et scale-ups, ainsi que des investisseurs du numérique, dont il a été l’un des animateurs.
Son parcours est particulièrement international : École normale supérieure (physique), master en informatique à Stanford, université membre du WEF puis MBA à l’INSEAD, autre école membre du WEB. Avant BlaBlaCar, il a travaillé dans la recherche, notamment aux États-Unis et au Japon, avec des expériences liées à la NASA et à NTT, deux autres entités liées au Forum.
Vingt ans après avoir convaincu des inconnus de monter dans la même voiture, Frédéric Mazzella demande à la France de faire la même chose à l’échelle industrielle. La différence, cette fois, c’est qu’il faut aussi trouver le conducteur.