France 2030 : la Cour des comptes alerte sur les effets d’aubaine du plan à 54 milliards d’euros

Cinq ans après son lancement par Emmanuel Macron, le plan France 2030 fait l’objet d’un premier bilan global de la Cour des comptes. Si l’institution reconnaît la rapidité du déploiement des financements publics, elle soulève plusieurs interrogations sur leur efficacité. Près de la moitié des projets soutenus auraient pu être réalisés sans les aides de l’État, tandis que les grandes entreprises figurent parmi les principales bénéficiaires d’un dispositif jugé insuffisamment flexible.

Présenté en octobre 2021 par Emmanuel Macron lors d’une cérémonie à l’Élysée, le plan France 2030 devait permettre à la France de retrouver une place de premier plan dans plusieurs secteurs industriels et technologiques stratégiques.

Doté d’une enveloppe de 54 milliards d’euros, ce programme d’investissement public poursuit plusieurs ambitions : développer les technologies de rupture, soutenir la réindustrialisation du pays, accélérer la transition écologique et renforcer la souveraineté économique française.

Parmi les objectifs initialement annoncés figurent notamment la conception d’un premier avion bas carbone, le développement de nouveaux traitements contre le cancer ou encore l’émergence de petits réacteurs nucléaires innovants.

Cinq ans après son lancement, la Cour des comptes s’est penchée sur les résultats du dispositif. Dans un rapport rendu public le 27 octobre 2026, l’institution présente une première évaluation globale à mi-parcours, fondée notamment sur une cinquantaine d’entretiens réalisés auprès de représentants des administrations, d’économistes et d’entreprises ayant bénéficié des financements.

Si les magistrats financiers saluent certains résultats, ils mettent également en évidence plusieurs faiblesses structurelles, notamment dans l’attribution des aides et le suivi des projets.

Plus de 33 milliards d’euros engagés à la fin de 2025

Le premier constat de la Cour des comptes concerne la rapidité avec laquelle France 2030 a été déployé. À la fin de l’année 2025, le programme avait permis de contractualiser le financement de plus de 7 300 projets, pour un montant cumulé de 33,4 milliards d’euros.

Sur cette somme, près de 14 milliards d’euros avaient effectivement été versés aux bénéficiaires, tandis qu’environ 19 milliards restaient à décaisser.

Ces chiffres témoignent d’une mobilisation importante des moyens financiers de l’État en faveur de l’innovation et de l’industrie.

La Cour des comptes reconnaît d’ailleurs une « montée en charge rapide du plan », soulignant la capacité des pouvoirs publics à engager des investissements dans de nombreux secteurs économiques.

Toutefois, le rythme des engagements financiers ne suffit pas à démontrer l’efficacité du programme.

Les données disponibles ne permettent pas encore de mesurer précisément les retombées économiques, industrielles et technologiques des investissements réalisés.

Cette difficulté d’évaluation constitue l’une des principales limites relevées par l’institution.

Près de la moitié des projets auraient pu voir le jour sans les aides publiques

L’une des observations les plus sensibles du rapport concerne les risques d’« effets d’aubaine » associés aux subventions accordées dans le cadre de France 2030.

Ce phénomène apparaît lorsqu’une entreprise reçoit une aide publique pour financer un investissement qu’elle aurait réalisé même en l’absence de soutien de l’État.

Pour évaluer cette situation, la Cour des comptes s’appuie notamment sur une enquête conduite par le Secrétariat général pour l’investissement (SGPI), chargé du pilotage de France 2030.

Selon cette enquête, 53 % des bénéficiaires interrogés considèrent que leur projet n’aurait pas pu être réalisé sans l’appui financier du programme.

À l’inverse, 47 % des répondants estiment donc que leur projet aurait pu être mis en œuvre sans cette intervention publique.

Ce résultat soulève une interrogation sur la capacité du dispositif à concentrer ses ressources sur les investissements qui dépendent réellement d’un financement public.

Il ne signifie cependant pas que les sommes attribuées aux autres projets ont nécessairement été inutiles.

La Cour reconnaît que les aides peuvent accélérer la réalisation des investissements ou permettre aux entreprises d’en augmenter l’ampleur.

Les magistrats soulignent également que les informations actuellement disponibles ne permettent pas encore de mesurer avec précision l’ensemble des effets d’aubaine.

Des observations comparables avaient déjà été formulées dans plusieurs travaux consacrés à la filière automobile et à la décarbonation industrielle.

Les grandes entreprises particulièrement présentes parmi les bénéficiaires

La Cour des comptes s’interroge également sur la place occupée par les grandes entreprises dans le financement de France 2030.

Ces groupes disposent généralement de capacités d’investissement plus importantes que les petites et moyennes entreprises. Pourtant, ils figurent parmi les acteurs qui sollicitent le plus les aides publiques.

Cette situation s’explique notamment par leur implantation internationale.

Les grandes entreprises peuvent comparer les conditions proposées par plusieurs pays avant de décider où installer leurs activités industrielles ou leurs centres de recherche.

Les subventions deviennent alors un instrument de concurrence entre États, chacun cherchant à attirer les investissements et les emplois sur son territoire.

Dans ce contexte, certaines entreprises peuvent conditionner leurs décisions d’implantation à l’obtention d’avantages financiers.

La Cour des comptes met ainsi en évidence une difficulté pour les pouvoirs publics : soutenir l’attractivité industrielle de la France tout en évitant de financer des investissements qui auraient pu être réalisés sans aide.

Cette problématique est d’autant plus importante que les magistrats critiquent le recours massif aux subventions, au détriment d’autres instruments financiers.

Contrairement aux prêts, qui peuvent être remboursés, les subventions constituent généralement une dépense définitive pour les finances publiques.

Un programme jugé trop rigide face aux évolutions économiques

Au-delà de la question financière, la Cour des comptes relève un manque de souplesse dans la gestion de France 2030.

Le programme rencontre notamment des difficultés lorsqu’il devient nécessaire de revoir ou d’interrompre le soutien accordé à certains projets.

Or, les perspectives industrielles et économiques peuvent évoluer rapidement, particulièrement dans les secteurs technologiques.

Des investissements initialement prometteurs peuvent perdre de leur pertinence, tandis que de nouvelles priorités apparaissent.

La Cour constate que les décisions de réorientation sont parfois longues à intervenir, même lorsque les perspectives de certains projets se sont dégradées.

Les magistrats évoquent ainsi des discussions prolongées autour de financements dont la justification économique est devenue moins évidente, sans qu’une décision claire soit prise pour les interrompre ou les modifier.

Au total, seulement 91 projets ont été identifiés comme abandonnés pendant leur déploiement.

Ces interruptions résultent par ailleurs rarement d’une décision directe des pouvoirs publics.

Pour la Cour des comptes, cette situation limite la capacité du programme à réaffecter rapidement ses moyens vers les investissements les plus prometteurs.

L’intelligence artificielle, exemple des difficultés d’adaptation

L’évolution rapide du secteur de l’intelligence artificielle illustre particulièrement les limites de cette organisation.

Lorsque France 2030 a été conçu en 2021, l’importance que prendraient certaines technologies d’intelligence artificielle dans les années suivantes n’avait pas été pleinement anticipée.

Depuis, l’IA s’est imposée comme un enjeu majeur de compétitivité économique, de souveraineté technologique et de développement industriel.

Cette transformation a modifié les priorités d’investissement de nombreux pays.

La Cour des comptes considère que le fonctionnement de France 2030 ne facilite pas suffisamment les réallocations budgétaires nécessaires pour répondre à de telles évolutions.

La difficulté ne réside donc pas uniquement dans le choix initial des secteurs soutenus, mais également dans la capacité à adapter les financements aux changements technologiques.

Ce constat intervient alors que les investissements dans l’intelligence artificielle occupent une place croissante dans les stratégies industrielles nationales et internationales.

La Cour des comptes recommande de limiter le recours aux subventions

À partir de ces observations, les magistrats financiers proposent plusieurs pistes pour améliorer les futurs dispositifs publics de soutien à l’innovation.

Sans se prononcer sur l’opportunité de créer un nouveau programme après France 2030, ils invitent les pouvoirs publics à revoir leurs méthodes d’intervention.

La Cour recommande notamment de privilégier, lorsque cela est possible, des instruments qui ne reposent pas directement sur le versement d’aides financières.

La réglementation, la normalisation ou encore les achats publics pourraient ainsi jouer un rôle plus important dans l’accompagnement des filières stratégiques.

Ces leviers permettraient d’encourager l’innovation et le développement industriel sans nécessairement mobiliser de nouvelles subventions.

L’institution préconise également de réserver ces dernières aux situations dans lesquelles elles apparaissent véritablement indispensables.

Dans cette perspective, les subventions ne devraient intervenir « qu’en dernier recours ».

Une orientation qui pourrait modifier sensiblement la conception des futurs programmes d’investissement public.

France 2040 : un nouveau plan de 200 milliards d’euros déjà évoqué

Les recommandations de la Cour des comptes interviennent alors que l’idée d’un nouveau programme national d’investissement commence à émerger dans le débat politique.

En juin 2026, Gabriel Attal, candidat de Renaissance à l’élection présidentielle de 2027, a notamment proposé la création d’un plan baptisé « France 2040 ».

Ce projet représenterait une enveloppe de 200 milliards d’euros consacrée à l’intelligence artificielle et à l’innovation.

L’ambition affichée serait de faire de la France la première puissance européenne dans le domaine de l’intelligence artificielle à l’horizon de dix ans.

Cette proposition s’inscrit dans la continuité des grandes politiques d’investissement engagées au cours des dernières années, tout en prévoyant des moyens financiers nettement supérieurs à ceux de France 2030.

Le rapport de la Cour des comptes pourrait ainsi alimenter les discussions sur les modalités de financement et de pilotage d’un éventuel nouveau programme.

Alors que France 2030 poursuit son déploiement, l’institution souligne la nécessité de mieux évaluer les résultats des investissements publics, de renforcer la capacité à interrompre les projets devenus moins pertinents et de cibler davantage les interventions financières de l’État.

Ces recommandations constituent désormais un élément du débat sur l’avenir des politiques industrielles françaises, dans un contexte marqué par les contraintes budgétaires et l’intensification de la concurrence technologique internationale.

Sources :

Le Figaro, Pauline Gable, 27 octobre 2026, « France 2030 : la Cour des comptes pointe les “effets d’aubaine” liés au plan à 54 milliards d’euros ».

Cour des comptes, rapport d’évaluation à mi-parcours du programme France 2030, octobre 2026, cité par Le Figaro.