Debout sur le pont du croiseur Varyag, au large de l’île de Sakhaline, Vladimir Poutine a haussé le ton. Le président russe a menacé, mercredi 12 août, de saisir des navires occidentaux si l’arraisonnement de pétroliers de la flotte fantôme russe par l’Europe se poursuit. La Suède et la France ont récemment intercepté plusieurs de ces bâtiments, utilisés par Moscou pour écouler son pétrole malgré les sanctions occidentales. De nouvelles règles européennes, adoptées fin juillet, autorisent désormais la vente des cargaisons saisies.
Le décor est choisi. Vladimir Poutine s’exprimait mercredi 12 août à bord du Varyag, croiseur lance-missiles de la flotte du Pacifique, en pleine mer d’Okhotsk, où la marine russe menait ses manoeuvres. Loin de la Baltique où se jouent les arraisonnements, le président russe a choisi de parler net.
Selon lui, les autorités de certains pays occidentaux envisageraient désormais de saisir des navires russes et de vendre les biens qu’ils transportent, une pratique qu’il assimile à de la piraterie et du banditisme. « Nous devrons répondre de manière symétrique », a-t-il averti, précisant que Moscou agirait là où il le jugerait nécessaire et approprié, n’importe où.
Une phrase courte, une menace lestée. Le procédé est connu.
600 navires pour contourner un plafond à 60 dollars
La flotte fantôme, ce sont environ 600 pétroliers vieillissants, sous pavillons de complaisance, mal assurés, qui acheminent près de 70 % du pétrole russe exporté par voie maritime. Leur existence tient à un chiffre : 60 dollars. C’est le plafond fixé fin 2022 par les pays du G7 sur le baril de brut russe, censé priver Moscou d’une partie de ses revenus pétroliers sans interrompre les flux vers les marchés mondiaux.
Le contournement, lui, tient en une poignée de rebaptisages et de changements de pavillon. Depuis février 2022, l’Union européenne a adopté 18 paquets de sanctions contre la Russie. Le pétrole, financeur de premier rang de l’effort de guerre russe en Ukraine, continue pourtant de circuler vers l’Inde, la Chine et la Turquie à bord de coques qui n’intéressent plus aucun assureur sérieux.
La Suède, la France et des cargaisons qui changent de mains
Les arraisonnements se multiplient. La Suède a intercepté, début mars, un cargo de la flotte fantôme transportant, selon Kiev, du blé ukrainien volé dans les territoires occupés ; elle a depuis décidé de le restituer à l’Ukraine. La France a arraisonné un pétrolier suspect le 1er juin, au large de ses côtes. Fin juillet, l’Union européenne a franchi un cap : les États membres peuvent désormais vendre le pétrole ou les marchandises saisis sur ces navires, une mesure pensée pour fragiliser une source de revenus jugée essentielle pour Moscou.
Deux opérations navales encadrent cette chasse : Irini en Méditerranée, Atalanta dans l’océan Indien, dont le mandat a été élargi aux routes commerciales mondiales. La Turquie et les Émirats arabes unis, plaques tournantes du courtage maritime, figurent parmi les zones surveillées de près. L’Union européenne vise aussi les intermédiaires du trafic : vendeurs de navires, assureurs, courtiers financiers. Des armateurs suspects ont vu leurs avoirs gelés, certains ports leur ont été fermés.
En décembre 2024 déjà, le pétrolier Eagle S, immatriculé aux îles Cook, avait été arraisonné en mer Baltique après le sectionnement du câble électrique sous-marin Estlink 2, reliant la Finlande et l’Estonie. Un mois plus tard, l’Allemagne portait secours à l’Eventin, un autre navire de la flotte fantôme en difficulté au large de ses côtes. La liste s’allonge, mer après mer.
Une menace posée à une semaine de manoeuvres américano-sud-coréennes
Le calendrier n’est pas neutre. Les exercices russes au large de Sakhaline précèdent d’une semaine des manoeuvres militaires conjointes entre les États-Unis et la Corée du Sud, destinées à simuler une attaque nord-coréenne. Kiev et Séoul accusent, de leur côté, Pyongyang et Moscou d’intensifier leur coopération militaire.
Vladimir Poutine parle donc de navires marchands depuis le pont d’un bâtiment de guerre, à quelques encablures d’une péninsule coréenne sous tension. Le message dépasse la seule question des pétroliers.
Reste à savoir si la marine russe dispose, quelque part au large d’un port européen, des moyens de mettre sa menace à exécution. Pour l’instant, Moscou n’a saisi que des mots.