Filiation : la Cour de cassation impose à la France de reconnaître certains jugements étrangers sur la GPA

La Cour de cassation a rendu, le 3 juillet 2026, une décision majeure en matière de droit de la famille et de droit international privé. La plus haute juridiction judiciaire française estime que les tribunaux français doivent reconnaître, sous certaines conditions, une décision étrangère établissant la filiation d’un enfant né d’une gestation pour autrui (GPA). Cette évolution jurisprudentielle, qui ne légalise pas la GPA en France, s’inscrit dans un mouvement engagé depuis plusieurs années sous l’influence de la jurisprudence européenne et de la protection de l’intérêt supérieur de l’enfant.

La décision était particulièrement attendue par les spécialistes du droit de la famille, les associations concernées et plusieurs familles françaises ayant eu recours à une gestation pour autrui (GPA) à l’étranger. Réunie en assemblée plénière, sa formation la plus solennelle, la Cour de cassation a jugé, vendredi 3 juillet 2026, que la France devait reconnaître un jugement étranger établissant la filiation entre un enfant né d’une GPA et ses parents d’intention, dès lors que cette décision répond à un certain nombre d’exigences juridiques garantissant sa régularité.

Cette décision ne remet toutefois pas en cause l’interdiction de la gestation pour autrui sur le territoire français. La GPA demeure prohibée par les articles 16-7 et 16-9 du Code civil, qui déclarent nulles les conventions portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui. En revanche, la Cour distingue clairement la prohibition de cette pratique en France de la nécessité de reconnaître les effets d’une décision judiciaire régulièrement rendue à l’étranger afin de préserver les droits de l’enfant.

L’affaire concernait un couple d’hommes français installé au Canada. Les deux hommes avaient eu recours à deux gestations pour autrui dans ce pays, où cette pratique est encadrée par la loi. Les juridictions canadiennes avaient établi leur filiation à l’égard des enfants. À leur retour en France, ils demandaient que ces décisions bénéficient de l’exequatur, procédure permettant à une décision de justice étrangère de produire ses effets sur le territoire français. Cette demande avait donné lieu à un important débat juridique, jusqu’à être examinée par l’assemblée plénière de la Cour de cassation le 22 mai 2026, avant que sa décision ne soit rendue le 3 juillet.

Une évolution construite depuis plus de dix ans

L’arrêt du 3 juillet 2026 ne constitue pas un revirement soudain. Il s’inscrit dans une évolution progressive du droit français, largement influencée par la jurisprudence européenne. Le premier tournant intervient en juin 2014 lorsque la Cour européenne des droits de l’homme condamne la France dans les affaires Mennesson et Labassée. Les juges européens estiment alors que le refus de reconnaître le lien de filiation entre des enfants nés d’une GPA à l’étranger et leurs parents porte atteinte au droit au respect de leur vie privée garanti par l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme.

À la suite de ces décisions, la Cour de cassation fait évoluer sa jurisprudence. Le 3 juillet 2015, elle accepte la transcription sur les registres français de certains actes de naissance étrangers lorsqu’ils correspondent à la réalité biologique de l’enfant. Cette première ouverture marque une rupture avec la position antérieure, qui refusait presque systématiquement toute reconnaissance liée à une GPA réalisée hors de France.

En avril 2019, la Cour européenne des droits de l’homme rend un avis consultatif important à la demande de la Cour de cassation française. Les juges européens rappellent que les États disposent d’une marge d’appréciation concernant les modalités de reconnaissance de la filiation, mais qu’ils doivent garantir une solution rapide et effective dans l’intérêt supérieur de l’enfant. Quelques mois plus tard, en octobre 2019, la Cour de cassation admet qu’une mère d’intention puisse voir sa filiation reconnue, notamment par la voie de l’adoption lorsque les conditions sont réunies. Cette décision constitue une nouvelle étape dans l’adaptation du droit français aux exigences européennes.

Plus récemment encore, plusieurs décisions ont progressivement facilité la reconnaissance des situations familiales créées légalement à l’étranger, tout en maintenant l’interdiction de la GPA sur le territoire national. L’arrêt rendu ce 3 juillet 2026 franchit toutefois un cap supplémentaire en reconnaissant directement les effets d’un jugement étranger établissant la filiation, sans imposer systématiquement le recours à une procédure d’adoption lorsque les garanties exigées sont réunies.

Une reconnaissance encadrée par des conditions strictes

La décision rendue par l’assemblée plénière ne signifie pas que toute décision étrangère relative à une gestation pour autrui produira automatiquement ses effets en France. La Cour de cassation rappelle que le juge français conserve un pouvoir de contrôle avant d’accorder l’exequatur d’un jugement étranger. Comme pour toute décision rendue hors de France, plusieurs critères doivent être réunis. Le tribunal étranger doit avoir été compétent pour connaître de l’affaire, la procédure doit avoir respecté les droits de la défense et le jugement ne doit pas avoir été obtenu par fraude. Enfin, la décision ne doit pas être manifestement contraire à l’ordre public international français.

C’est précisément sur ce dernier point que résidait toute la difficulté. Jusqu’à présent, la gestation pour autrui étant interdite en France, certains estimaient que la reconnaissance d’un jugement étranger établissant une filiation issue d’une GPA contrevenait nécessairement à l’ordre public français. La Cour de cassation adopte désormais une analyse plus nuancée. Les magistrats considèrent que l’interdiction de la GPA ne peut, à elle seule, justifier le refus systématique de reconnaître une décision étrangère régulièrement rendue. Dès lors que le jugement vise avant tout à établir la filiation d’un enfant et à garantir sa stabilité juridique, l’intérêt supérieur de celui-ci doit être pris en considération.

Cette approche s’inscrit dans une jurisprudence désormais bien établie de la Cour européenne des droits de l’homme, qui rappelle régulièrement que les conséquences juridiques d’un choix effectué par les adultes ne doivent pas pénaliser l’enfant.

Une distinction entre la pratique de la GPA et les droits de l’enfant

La décision du 3 juillet 2026 ne modifie en rien le cadre légal français applicable à la gestation pour autrui. Les conventions de GPA demeurent interdites sur le territoire national et leur organisation continue d’être contraire aux principes du droit français. En revanche, la Cour de cassation établit une distinction essentielle entre la pratique elle-même et la situation juridique des enfants qui en sont issus lorsqu’ils sont nés dans un pays où cette pratique est autorisée et strictement encadrée.

Autrement dit, la haute juridiction ne valide pas la GPA ; elle protège les effets juridiques d’une décision étrangère lorsqu’elle concerne la filiation d’un enfant déjà né. Cette nuance est fondamentale. Elle permet d’assurer une sécurité juridique aux enfants concernés sans remettre en cause les choix du législateur français concernant la prohibition de la gestation pour autrui.

Des conséquences concrètes pour les familles françaises

Pour les familles concernées, cette décision devrait simplifier certaines démarches administratives et judiciaires. La reconnaissance de la filiation permet notamment de sécuriser l’exercice de l’autorité parentale, les démarches liées à la nationalité française lorsque les conditions sont réunies, les droits successoraux, les questions de protection sociale ou encore les formalités de la vie quotidienne impliquant les deux parents. Jusqu’à présent, certaines familles devaient engager de longues procédures judiciaires ou recourir à une adoption pour que le parent d’intention soit pleinement reconnu en droit français. Ces démarches pouvaient s’étaler sur plusieurs années, créant une insécurité juridique préjudiciable à l’enfant.

L’arrêt de la Cour de cassation pourrait ainsi réduire ces délais lorsque les conditions de reconnaissance du jugement étranger sont réunies. Les spécialistes du droit international privé soulignent également que cette décision renforce la cohérence de la jurisprudence française avec les engagements internationaux de la France, notamment ceux découlant de la Convention européenne des droits de l’homme.

Une décision qui fera référence

L’intervention de l’assemblée plénière n’est jamais anodine. Cette formation, la plus solennelle de la Cour de cassation, est saisie lorsque les enjeux juridiques sont particulièrement importants ou lorsqu’il est nécessaire d’unifier la jurisprudence. L’arrêt du 3 juillet 2026 devrait ainsi servir de référence aux juridictions françaises appelées à examiner des demandes similaires dans les années à venir. Il constitue également une nouvelle illustration de l’évolution du droit de la famille, confronté aux réalités de la mobilité internationale et à la diversité des législations étrangères en matière de procréation.

Si le débat politique sur une éventuelle évolution de la législation française concernant la GPA reste entier, la décision de la Cour de cassation ne tranche pas cette question. Elle se limite à préciser les conditions dans lesquelles un jugement étranger établissant une filiation peut produire ses effets en France. En privilégiant l’intérêt supérieur de l’enfant et la sécurité juridique des liens familiaux légalement établis à l’étranger, la haute juridiction poursuit une évolution engagée depuis plus d’une décennie sous l’influence de la jurisprudence européenne.

Sources

  • Cour de cassation – Assemblée plénière, décision du 3 juillet 2026 (communiqué et arrêt) – https://www.courdecassation.fr
  • TF1 InfoLa France doit reconnaître la filiation actée par un tribunal étranger dans le cas d’une GPA, tranche la Cour de cassation – 3 juillet 2026 – https://www.tf1info.fr
  • Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) – Arrêts Mennesson c. France et Labassée c. France – 26 juin 2014 – https://hudoc.echr.coe.int
  • Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) – Avis consultatif du 10 avril 2019 relatif à la reconnaissance de la filiation d’un enfant né par GPA – https://hudoc.echr.coe.int