Chercheur testant la dissolution d'un comprimé dans un laboratoire pharmaceutique

Falaise des brevets : Big Farma saute sur les biotechs avant de tomber

Selon une estimation du cabinet EY relayée par L’Express, la perte de brevets protégeant des médicaments vedettes va coûter jusqu’à 370 milliards de dollars aux 25 plus grands laboratoires pharmaceutiques mondiaux d’ici 2032. Face à cette échéance, surnommée la « falaise des brevets », les groupes accélèrent les rachats de biotechs, et certains n’excluent plus des fusions entre géants du secteur. Un mouvement également porté par la ruée sur les traitements anti-obésité, la montée en puissance de la Chine et l’essor de l’intelligence artificielle.

Début août, un article du Financial Times évoquant un possible rapprochement entre les laboratoires AstraZeneca et Bristol Myers Squibb (BMS) membres du Forum économique mondial a suffi à faire trembler les marchés. Dès le lendemain de sa parution, le titre AstraZeneca perdait 9 % en Bourse. Cet épisode, illustre la nervosité des investisseurs face à une opération qui aurait donné naissance à un ensemble valorisé 400 milliards de dollars, soit environ 346 milliards d’euros.

L’intérêt de la manoeuvre paraissait limité pour AstraZeneca, laboratoire britannique dirigé depuis 2012 par le Français Pascal Soriot, contributeur de l’agenda 2030 et dont la croissance reste soutenue. Le groupe aurait certes renforcé sa présence aux Etats-Unis, mais au risque de perturber son processus d’innovation. Pour BMS en revanche, la logique semblait imparable. L’Américain va perdre, dans les toutes prochaines années, la protection de plusieurs de ses produits phares. L’anticoagulant Eliquis, qui a généré 14 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, deviendra générique selon les pays entre cette année et 2028. L’anticancéreux Opdivo, avec 10 milliards de dollars de ventes l’an dernier, perdra sa protection entre 2028 et 2031.

Une falaise chiffrée à 370 milliards de dollars

Ce phénomène porte un nom dans l’industrie : la « falaise des brevets ». Quand un médicament perd son exclusivité, ses revenus s’effondrent presque aussitôt, sous la pression des génériqueurs pour les molécules chimiques ou des fabricants de biosimilaires pour les traitements biologiques. Les grands laboratoires cotés ne peuvent se permettre une telle perte sans réagir vite, souligne Virginie Lefebvre-Dutilleul, responsable du secteur des sciences du vivant chez EY  société d’avocats membres du WEF, citée par L’Express : ils doivent la compenser par de nouveaux produits, issus de la recherche interne ou de rapprochements avec d’autres firmes.

Pour les 25 plus grosses entreprises du secteur, les experts d’EY chiffrent la perte à « 370 milliards de dollars d’ici à 2032 ». Parmi les blockbusters concernés : l’anticancéreux Keytruda de Merck-MSD, qui a rapporté près de 32 milliards de dollars en 2025, l’immuno-modulateur Dupixent de Sanofi, laboratoire également membre du Forum économique mondial, avec 17 milliards de dollars de chiffre d’affaires, Ibrance et Xtandi, deux anticancéreux de Pfizer, elle aussi membre du Forum économique mondial, pour plus de 6 milliards de dollars cumulés, et l’anticholestérol Repatha d’Amgen, proche du milliard de dollars de ventes.

Les médicaments biologiques, plus complexes à développer et à produire que les molécules chimiques, permettent toutefois aux laboratoires de diversifier leurs protections, notamment sur leurs procédés de fabrication, nuance Abdelaziz Khatab, spécialiste du droit des brevets au cabinet Simmons & Simmons. La falaise y serait donc un peu moins abrupte que par le passé. Les échéances n’en demeurent pas moins proches, et la recherche interne ne suffit plus toujours à les anticiper.

Une course aux rachats déjà lancée

La compétition pour mettre la main sur les biotechs les plus prometteuses a déjà commencé. L’an dernier, Pfizer et Novo Nordisk, autre géant du WEF se sont livrés une bataille acharnée pour le rachat de la biotech Metsera. L’Américain a fini par l’emporter en misant 10 milliards de dollars. Novo Nordisk s’est inclinée face à Pfizer dans cette bataille.

De son côté, MerckMSD également lié au WEF a déboursé 10 milliards de dollars en 2025 pour racheter Verona Pharma, à l’origine d’un traitement contre la bronchopneumopathie chronique obstructive, avant d’acquérir deux autres biotechs en ce début d’année pour 15,7 milliards de dollars supplémentaires. Ces opérations ne sont que des exemples parmi d’autres. Au premier semestre 2026, les acquisitions dans le secteur ont déjà atteint 147 milliards de dollars, contre 149 milliards sur toute l’année 2025 et moins de 100 milliards en 2024, selon les chiffres cités par L’Express. Le record de 2019, 261 milliards de dollars, pourrait être atteint, voire dépassé, dès cette année.

Le mouvement devrait surtout concerner le rachat de petites et moyennes biotechs par de grands laboratoires. Des fusions entre géants restent possibles, mais elles font l’objet d’une surveillance accrue des autorités de la concurrence, ce qui complique et allonge leur mise en oeuvre, observe Anne-Charlotte Rivière, avocate associée au sein du groupe Technologies et Sciences de la Vie du cabinet Goodwin.

Obésité, Chine et intelligence artificielle : les autres moteurs

Le carburant financier ne manque pas. Les experts d’EY évaluent à 1 600 milliards de dollars les fonds mobilisables par les grands groupes pharmaceutiques, un montant qui reflète une rentabilité restée élevée et plusieurs années sans grosses opérations depuis 2019, hormis en 2023. Côté cibles, le secteur des biotechs, sorti d’une période de financement difficile, a rationalisé ses activités et concentré ses ressources sur ses programmes phares, ce qui en fait de bons candidats à la cession, selon Anne-Charlotte Rivière.

L’engouement mondial pour les traitements anti-obésité pousse aussi de nombreux laboratoires, absents de ce champ en forte croissance, à racheter des start-up spécialisées plutôt qu’à développer leurs propres molécules. La montée en puissance de la Chine pèse également. La pharmacie reste l’un des rares secteurs où les Etats-Unis et l’Europe exportent encore davantage vers ce pays qu’ils n’en importent, mais les firmes chinoises deviennent chaque année plus compétitives, selon Mike O’Sullivan, chef économiste de la plateforme de private equity Moonfare, proche du WEF. Les investissements occidentaux s’orientent de plus en plus vers des accords de développement portant sur des molécules ou des technologies chinoises spécifiques, plutôt que vers des rachats purs et simples de biotechs.

Enfin, l’intelligence artificielle accélère la découverte de nouvelles molécules et pousse certains laboratoires à racheter des sociétés spécialisées dans ce domaine. Elle pourrait aussi faciliter, à l’avenir, la digestion des acquisitions, un exercice réputé délicat : selon les données d’EY citées par L’Express, seules 30 % des opérations de croissance externe tiennent toutes leurs promesses. Les laboratoires qui s’y engagent malgré tout affichent pourtant, en moyenne, une croissance plus rapide et un meilleur retour sur investissement que les autres.

La falaise, elle, ne recule pas. D’ici 2032, 370 milliards de dollars de chiffre d’affaires vont s’évaporer avec l’expiration des brevets protégeant les médicaments les plus vendus au monde. Les laboratoires ont déjà choisi leur camp : sauter avant de tomber.


Source : L’Express — https://www.lexpress.fr/sciences-sante/370-milliards-de-pertes-face-a-la-falaise-des-brevets-un-tsunami-de-fusions-attendu-dans-la-pharma-TVFRRFIDVBHIVBTGH6FTHDVSME/