Les Éthiopiens étaient appelés aux urnes pour des élections législatives qui devraient conforter le Premier ministre Abiy Ahmed au pouvoir. Derrière une participation importante affichée par les autorités, le scrutin se déroule dans un contexte marqué par des conflits armés persistants, une opposition affaiblie et des accusations de verrouillage politique. Cinq ans après une guerre dévastatrice au Tigré, l’Éthiopie demeure profondément fracturée.
Près de 44 millions d’électeurs étaient appelés à voter lors de ces élections législatives organisées dans le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, avec plus de 130 millions d’habitants. Selon les autorités électorales, la participation a été particulièrement élevée dans la capitale Addis-Abeba, en Éthiopie, où de longues files d’attente ont été observées dès l’ouverture des bureaux de vote.
Le Parti de la prospérité (Prosperity Party), formation du Premier ministre Abiy Ahmed, est donné largement vainqueur. Le chef du gouvernement contrôle déjà une écrasante majorité des 547 sièges de la Chambre des représentants après le scrutin précédent de 2021, au cours duquel son parti avait remporté plus de 410 sièges.
Pour de nombreux observateurs interrogés par Courrier international et TV5 Monde, l’issue du vote ne fait guère de doute. La véritable interrogation concerne davantage l’ampleur de la victoire du camp gouvernemental que son maintien au pouvoir.
« Il ne s’agit pas de savoir qui va gagner, mais de mesurer le niveau de soutien dont dispose encore Abiy Ahmed », résume des analystes cité par plusieurs médias internationaux.
Un prix Nobel de la paix confronté aux crises
Arrivé au pouvoir en 2018 à l’âge de 42 ans, Abiy Ahmed avait suscité un immense espoir en Éthiopie. Réformateur, il avait notamment obtenu le prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir mis fin à deux décennies de tensions avec l’Érythrée.
Mais la situation a profondément changé depuis.
La guerre du Tigré, déclenchée en novembre 2020, a fait selon l’Union africaine et plusieurs organisations internationales entre 500 000 et 600 000 morts, directement ou indirectement. Bien qu’un accord de paix ait été signé à Pretoria en novembre 2022, les tensions restent vives dans plusieurs régions du pays.
Selon Le Monde, l’Éthiopie fait aujourd’hui face simultanément à plusieurs foyers d’instabilité, notamment dans les régions de l’Amhara et de l’Oromia, où des groupes armés continuent d’affronter les forces fédérales.
Les autorités ont déployé des dizaines de milliers de policiers et de militaires pour sécuriser le scrutin dans les zones sensibles.
Une opposition affaiblie mais toujours présente
Une partie importante de l’opposition a dénoncé des conditions électorales déséquilibrées. Plusieurs partis ont boycotté le scrutin, estimant ne pas disposer des garanties suffisantes pour mener campagne librement.
D’autres ont néanmoins choisi de participer.
Interrogés par La Croix, plusieurs responsables de l’opposition reconnaissent les limites du processus mais considèrent qu’un boycott total renforcerait davantage encore le pouvoir en place.
« Si nous ne participons pas, la corruption s’aggravera et les citoyens n’auront plus aucune voix », explique un candidat cité par le quotidien français.
Cette forme de résignation illustre le climat politique actuel. Beaucoup d’opposants ne croient pas réellement à une alternance immédiate mais espèrent conserver une représentation institutionnelle minimale.
Selon les chiffres relayés par les médias éthiopiens, plusieurs centaines de candidats issus de formations d’opposition sont néanmoins présents dans certaines circonscriptions.
Des régions entières privées de scrutin
L’un des principaux enjeux concerne l’organisation même du vote. En raison de l’insécurité, plusieurs millions d’Éthiopiens n’ont pas pu participer aux élections.
D’après Le Monde, certains districts des régions Amhara, Oromia et Tigré restent partiellement ou totalement exclus du processus électoral en raison des violences persistantes.
Cette situation nourrit les critiques de nombreux observateurs internationaux qui estiment que ces élections ne permettent pas de refléter pleinement la réalité politique du pays.
L’Éthiopie demeure confrontée à des tensions ethniques particulièrement fortes. Plus de 80 groupes ethniques coexistent au sein de la fédération éthiopienne, un système régulièrement mis à l’épreuve par des revendications identitaires et territoriales.
La stabilité du pays au cœur des préoccupations
Au-delà du résultat électoral attendu, le véritable défi pour Abiy Ahmed commence après le scrutin.
L’économie éthiopienne reste sous pression malgré une croissance qui figure parmi les plus importantes d’Afrique ces dernières années. L’inflation demeure élevée, le chômage des jeunes progresse et plusieurs millions de personnes dépendent encore de l’aide humanitaire.
Selon les estimations des Nations unies, plus de 20 millions d’Éthiopiens nécessitent aujourd’hui une assistance humanitaire. Les conséquences de la guerre du Tigré, des sécheresses successives et des déplacements de population continuent de peser lourdement sur le pays.
Pour le Premier ministre, cette élection doit permettre de renforcer sa légitimité politique alors que son autorité est contestée dans plusieurs régions. Pour ses opposants, elle symbolise au contraire l’enracinement d’un système de plus en plus centralisé.
Dans un pays où les conflits régionaux restent actifs et où les fractures ethniques demeurent profondes, le scrutin apparaît moins comme une compétition électorale ouverte que comme un test de stabilité pour l’un des États les plus stratégiques de la Corne de l’Afrique.
Sources :
Le Monde
La Croix
Courrier international
TV5Monde
