Entraînement de l’IA : Google rachète les données de Spirit Airlines

Google a remporté pour 10 millions de dollars l’archive interne de Spirit Airlines, compagnie américaine à bas coûts qui a cessé de voler au printemps 2026. Cent millions de courriels, cinq cents millions de messages Teams et des années de données d’exploitation vont servir à l’entraînement de l’IA du groupe. La vente, organisée dans le cadre de la procédure de faillite américaine, exclut les profils des passagers et doit encore être validée par un juge fédéral.

10 millions de dollars pour cent millions de courriels internes : la conversation d’une entreprise entière revient à dix centimes le message. Google a emporté l’enchère organisée dans la faillite de Spirit Airlines, devant la société de recrutement par IA Mercor, qui proposait 7,5 millions de dollars, selon les documents de justice cités par Skift et Forbes. Le lot comprend aussi environ cinq cents millions d’éléments issus de Microsoft Teams, 3,4 millions de fiches de paie, des données de personnel remontant à 1986, les systèmes financiers et comptables de la compagnie, ses modèles tarifaires, ses historiques de remboursement et près de 30 millions de lignes de code.

S’y ajoutent 763 391 vols documentés, avec les affectations d’équipage, les journaux de maintenance, la consommation de carburant et la gestion des irrégularités. Un porte-parole de Google indique que cet ensemble peut aider à améliorer ses produits et ses modèles d’IA, en particulier les agents chargés de traiter les perturbations opérationnelles à l’échelle d’une grande entreprise.

La section 363, porte de sortie des données

La base légale de l’opération n’a rien d’exotique outre-Atlantique. La vente s’appuie sur la section 363 du code des faillites américain, qui permet à un débiteur sous chapitre 11 de céder des actifs hors du cours normal de ses affaires, sous le contrôle du tribunal. La procédure de Spirit Airlines est ouverte devant le tribunal des faillites du district sud de New York, et l’audience d’approbation était fixée au 19 août.

Le même code prévoit un garde-fou lorsque les actifs contiennent des informations personnelles : un médiateur chargé de la vie privée, désigné par le tribunal, doit surveiller l’opération de désidentification. Le standard retenu impose des mesures raisonnables pour que les données ne puissent plus être rattachées à une personne ou à un foyer. Un tiers doit procéder à l’anonymisation avant tout transfert, et Google s’engage par contrat à ne pas tenter de ré-identifier qui que ce soit. Reste que le mot « raisonnable » n’est pas un chiffre.

Ce que Google ne reçoit pas

Les profils clients sont exclus du périmètre : 97,5 millions de dossiers passagers, 52,4 millions d’inscrits au programme de fidélité Free Spirit et 740 000 détenteurs de la carte bancaire co-brandée, de même que les coordonnées bancaires et les numéros de carte de paiement, selon les documents de la procédure rapportés par Skift. Le site français Next, qui a révélé l’affaire en France, relève que Google affirme ne recevoir aucune information personnelle issue de cet ensemble.

La frontière est moins nette qu’il n’y paraît. Cent millions de courriels professionnels, rédigés par des salariés identifiables et adressés à des collègues, à des fournisseurs et parfois à des passagers, ne deviennent pas anonymes parce qu’on en retire les noms. C’est précisément ce que doit apprécier le médiateur désigné par le tribunal.

Les personnels navigants déposent une objection

Le syndicat des personnels navigants commerciaux, l’Association of Flight Attendants-CWA, qui représentait plus de 5 500 hôtesses et stewards de la compagnie, a annoncé le dépôt d’une objection devant le tribunal. Sa présidente internationale, Sara Nelson, estime que « ces données n’ont rien à faire dans une vente ». Les messageries professionnelles contiennent des échanges syndicaux, des dossiers disciplinaires et des arrêts de travail.

Le marché des entreprises mortes

L’opération n’est pas isolée. Les groupes d’IA achètent depuis plusieurs mois les archives de communication interne d’entreprises liquidées, courriels, fils de discussion et documents contractuels, parce que ces corpus décrivent des processus réels que les données publiques du web ne contiennent pas. Une entreprise en faillite ne défend plus sa réputation, et ses actifs immatériels partent au plus offrant.

Google figure parmi les entreprises membres du Forum économique mondial, et le directeur général d’Alphabet, Sundar Pichai, apparaît dans les listes publiées des Young Global Leaders de cette organisation. En Europe, la réutilisation de données personnelles reste encadrée par le règlement général sur la protection des données, qui ne s’applique plus dès lors que l’anonymisation est effective et irréversible. Toute la question tient dans ce « dès lors ».

Spirit Airlines a transporté des passagers pendant près de quarante ans avant de s’arrêter faute de trésorerie. La compagnie avait des actionnaires historiques et de poids tels que Vanguard ou State Street, fonds de pensions liés au Forum économique mondial. En février 2025, un juge américain a approuvé le plan de restructuration de Spirit Airlines, qui a converti environ 795 millions de dollars de dettes en capitaux propres. Cette opération a annulé les actions existantes et fait passer le contrôle de l’entreprise à ses créanciers, tout en faisant de Spirit une société détenue de manière privée à la sortie de procédure. Parmi les créanciers/investisseurs devenus propriétaires à l’issue de la restructuration figuraient Pacific Invest (PIMCO) et UBS Asset Management, membres du FEM. Fragilisée par la hausse brutale des prix du carburant et des difficultés financières persistantes, ela compagnie n’a pas réussi à sécuriser les financements nécessaires à sa survie. Il lui restait cent millions de courriels, et un acheteur.


Source : Next – https://next.ink/252219/google-entraine-son-ia-avec-les-donnees-dune-compagnie-aerienne-en-faillite/