Dès la rentrée 2026-2027, l’anglais devient l’unique langue étrangère enseignée en troisième année de primaire en Algérie, où le français occupait cette place depuis l’indépendance en 1962. L’annonce du ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Seghir Saâdaoui, prolonge une politique linguistique engagée en 2022 sous l’impulsion du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, déjà à l’œuvre à l’université et dans l’administration. Une réforme présentée par le pouvoir comme une ouverture, mais jugée précipitée par plusieurs pédagogues algériens.
À l’école algérienne, la carte des langues étrangères vient d’être redessinée. Le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Seghir Saâdaoui, a annoncé samedi 25 juillet 2026, lors de l’ouverture de la conférence nationale sur la rentrée scolaire, à l’université d’Alger 3, que le français disparaît du programme de troisième année de primaire dès la rentrée 2026-2027. L’anglais devient l’unique langue étrangère enseignée à ce niveau, une première depuis l’indépendance du pays en 1962. Le français réapparaîtra en quatrième année, aux côtés de l’anglais, avant un renforcement annoncé de ce dernier au lycée. Courrier International, qui relaie une analyse du média algérien indépendant Twala, souligne le poids symbolique de cette bascule dans un pays où le français reste, malgré les recompositions politiques successives, une langue de scolarisation, d’administration et d’échanges avec l’étranger. Jusqu’à cette réforme, la troisième année de primaire était, depuis l’indépendance, le premier palier où les élèves algériens rencontraient officiellement une langue étrangère, et c’était systématiquement le français. Ce repère disparaît donc au profit de l’anglais, sans que le français en sorte totalement du programme, puisqu’il reste enseigné dès l’année suivante.
Une trajectoire enclenchée depuis 2022
La décision ne sort pas de nulle part. Elle prolonge une politique amorcée en 2022, quand l’anglais avait fait son entrée en troisième année de primaire aux côtés du français, sur impulsion du président de la République, Abdelmadjid Tebboune. Quatre ans plus tard, le français cède sa place. Le mouvement dépasse largement le primaire : depuis la rentrée 2025-2026, l’anglais s’est imposé comme langue d’enseignement en première année de médecine, de pharmacie et de chirurgie dentaire, mettant fin à des décennies de formation francophone dans ces filières. L’administration et plusieurs entreprises publiques réduisent également, en parallèle, l’usage du français dans leurs documents et communications internes. Le ministère justifie la mesure au primaire par la difficulté, pour de jeunes enfants, d’apprendre simultanément deux langues aux alphabets et aux phonèmes jugés trop proches, un argument que plusieurs spécialistes des sciences de l’éducation jugent recevable sur le principe, mais insuffisant pour expliquer pourquoi c’est systématiquement le français qui recule dans ce calendrier, et non l’anglais.
Les pédagogues algériens s’alarment
Sur le terrain, la réforme divise. Interrogé par TSA-Algérie, le spécialiste des questions éducatives Ahmed Tessa qualifie la mesure de tournant, mais s’inquiète de ses conditions de mise en œuvre. Il pointe un risque de surplus d’enseignants de français, désormais cantonnés à moins de dix heures de cours hebdomadaires, et une formation pédagogique jugée insuffisante pour les nouveaux professeurs d’anglais appelés à couvrir la troisième année. Pour Ahmed Tessa, réduire la place du français revient à « s’isoler de l’Afrique et du Maghreb ». Il appelle à repenser plus largement la réforme du système éducatif engagée en 2002, plutôt qu’à empiler les ajustements de calendrier linguistique. D’autres enseignants, cités par la presse algérienne, redoutent un effet de flottement pour les cohortes concernées, prises entre deux logiques pédagogiques en l’espace de quatre ans, sans qu’un bilan complet de l’expérimentation lancée en 2022 n’ait été rendu public par le Ministère.
Un débat qui dépasse la salle de classe
Selon Twala, cité par Courrier International, la controverse a rapidement débordé le cercle des spécialistes pour occuper les réseaux sociaux algériens, où la question linguistique reste chargée d’histoire coloniale et de rivalités géopolitiques avec Paris. Des voix critiques, relayées par la presse algérienne, avancent que cette accélération vers l’anglais masquerait aussi des pénuries chroniques de moyens et d’enseignants qualifiés, plutôt qu’une stratégie pédagogique mûrement arbitrée. Le gouvernement, lui, présente la réforme comme un choix d’ouverture vers une langue perçue comme celle des sciences, du commerce international et de l’attractivité universitaire, dans la continuité de l’agenda linguistique porté par Abdelmadjid Tebboune depuis son arrivée au pouvoir. Reste que la bascule s’applique, dès cette rentrée, à l’ensemble des classes de troisième année de primaire du pays, sans période de transition ni classe pilote annoncée par le Ministère.
Au tableau noir algérien, une langue efface l’autre, sans bilan officiel pour trancher lequel des deux enseignera vraiment l’avenir. Molière recule d’un an, Shakespeare avance d’autant : la rentrée 2026 dira qui tient la craie.