Alors que les tensions entre la Russie et l’Otan alimentent les inquiétudes européennes, Gianandrea Gaiani, spécialiste italien des questions de défense, conteste l’idée d’une offensive russe imminente contre le continent. Dans un entretien accordé à Marianne le 29 septembre 2026, le directeur d’Analisi Difesa alerte sur les dangers d’une stratégie européenne qu’il juge excessivement alarmiste, économiquement coûteuse et susceptible de provoquer des erreurs aux conséquences irréversibles.
L’Europe se prépare-t-elle à une confrontation militaire avec la Russie sur la base d’une menace dont elle surestimerait la portée ? C’est l’interrogation soulevée par Gianandrea Gaiani, directeur du média italien spécialisé Analisi Difesa, dans un entretien publié par Marianne le 29 septembre 2026.
Interrogé à la suite de la mobilisation des défenses aériennes polonaise et lettone, le 21 septembre, face à une menace potentielle, l’expert italien livre une lecture critique du climat sécuritaire qui s’est installé sur le continent depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Selon lui, les alertes répétées autour d’une éventuelle attaque russe contribuent à entretenir une atmosphère anxiogène, alors même qu’il estime qu’aucun projet militaire concret visant une offensive contre l’Europe n’a été établi à ce stade.
Gaiani considère notamment que les incidents impliquant des drones aux frontières européennes sont instrumentalisés politiquement. Sans nier la possibilité d’incursions accidentelles dans un contexte de guerre, il conteste les interprétations présentant systématiquement ces événements comme les prémices d’un conflit élargi.
Pour le directeur d’Analisi Difesa, la dramatisation du contexte sécuritaire répondrait également à des impératifs de politique intérieure. Confrontés à une dégradation économique et à une défiance croissante, plusieurs gouvernements européens trouveraient dans la menace extérieure un moyen de maintenir la mobilisation de leurs opinions publiques.
Guerre en Ukraine : pourquoi Moscou n’aurait aucun intérêt à ouvrir un deuxième front
Au cœur de son raisonnement figure une conviction : la Russie ne disposerait ni d’un intérêt stratégique immédiat ni des moyens humains nécessaires pour engager une guerre conventionnelle de grande ampleur contre l’Otan.
Gianandrea Gaiani estime que Moscou bénéficie actuellement d’un rapport de force favorable dans le conflit ukrainien. Il évoque notamment le contrôle russe d’environ 20 % du territoire ukrainien et l’épuisement progressif des capacités humaines et militaires de Kiev.
Dans cette perspective, Vladimir Poutine n’aurait aucune raison de prendre le risque d’élargir les hostilités à d’autres pays européens, alors que la poursuite du conflit en Ukraine mobilise déjà des ressources considérables.
L’expert avance le chiffre de 750 000 militaires russes mobilisés pour cette guerre, auxquels s’ajouterait un recrutement annuel de 400 000 à 420 000 hommes. Selon son estimation, une offensive destinée à conquérir et contrôler une partie importante de l’Europe nécessiterait jusqu’à cinq millions de soldats, impliquant une mobilisation d’une tout autre ampleur.
Ces données et projections, avancées au cours de l’entretien, doivent être distinguées d’une évaluation indépendante des capacités militaires russes.
Gaiani souligne par ailleurs qu’une occupation prolongée de territoires européens représenterait une charge militaire, logistique et politique considérable pour la Fédération de Russie, dont l’étendue géographique impose déjà d’importantes contraintes de défense.
Il interprète également la retenue de Moscou face aux livraisons d’armes occidentales à l’Ukraine comme le signe d’une volonté de contenir géographiquement la confrontation. Les missiles européens employés par les forces ukrainiennes contre des objectifs situés en territoire russe constituent, selon lui, un facteur supplémentaire de tension.
L’expert va jusqu’à émettre l’hypothèse que certains drones ukrainiens visant Saint-Pétersbourg pourraient décoller des pays baltes. Une affirmation personnelle qu’il reconnaît être démentie par les États concernés et qui n’est pas établie dans l’entretien.
Le risque d’erreurs irréparables dans une Europe nucléarisée
Si Gianandrea Gaiani écarte l’hypothèse d’une invasion russe imminente, il n’en conclut pas pour autant à l’absence de danger. Sa principale inquiétude porte davantage sur les mécanismes d’escalade et sur les décisions que pourraient prendre les responsables politiques européens dans un climat de confrontation permanente.
L’expert redoute notamment qu’une mauvaise appréciation des intentions adverses, une initiative militaire disproportionnée ou un incident frontalier mal interprété ne déclenchent un engrenage difficile à maîtriser.
La dimension nucléaire rend, à ses yeux, cette situation particulièrement préoccupante. Il rappelle que la Russie possède plusieurs milliers d’ogives nucléaires, dont une partie demeure opérationnelle, et met en garde contre toute stratégie susceptible de provoquer une déstabilisation incontrôlée de la Fédération russe.
Son avertissement ne consiste donc pas à nier la réalité de la guerre en Ukraine, mais à contester les conséquences potentielles d’une politique européenne qui, selon lui, accorderait une place excessive à la confrontation militaire au détriment d’une appréciation plus globale du rapport de force.
Réarmement européen : une ambition militaire confrontée aux réalités industrielles
Au-delà du risque d’escalade, Gianandrea Gaiani pointe les contradictions économiques de la stratégie européenne de réarmement.
Alors que les gouvernements annoncent une augmentation des dépenses militaires, le continent doit composer avec des difficultés industrielles et énergétiques qui pourraient compromettre ses ambitions.
L’expert italien prend notamment l’exemple de la sidérurgie. Comment développer massivement la production de blindés et d’équipements militaires lorsque les coûts énergétiques fragilisent les aciéries et menacent leur activité ?
Cette contradiction illustre, selon lui, les limites d’une politique de défense qui ne tiendrait pas suffisamment compte de la capacité productive réelle des économies européennes.
Pour Gaiani, le problème dépasse donc largement les seuls budgets militaires. Il concerne aussi la souveraineté énergétique, la préservation de l’appareil industriel et la capacité des États à soutenir durablement leurs engagements stratégiques.
Énergie russe, inflation et guerre en Ukraine : le coût économique de la confrontation
La question énergétique occupe une place centrale dans l’analyse du directeur d’Analisi Difesa. À ses yeux, la rupture avec les approvisionnements russes a profondément fragilisé les économies européennes, désormais confrontées à une énergie plus coûteuse et à une concurrence industrielle accrue.
Gaiani considère que la Russie demeure un fournisseur énergétique difficilement remplaçable pour le continent, particulièrement dans un environnement international marqué par de nouvelles tensions au Moyen-Orient.
Il établit également un lien entre le soutien militaire occidental à Kiev, les frappes ukrainiennes contre les infrastructures pétrolières russes et les difficultés rencontrées sur les marchés des carburants.
Selon les chiffres qu’il avance, les perturbations affectant les raffineries russes auraient contribué à une réduction de 1,3 million de barils par jour des exportations de diesel du pays, contraignant Moscou à rechercher des approvisionnements asiatiques.
Cette estimation, comme le lien direct qu’il établit avec les prix à la pompe en Europe, relève de son analyse et n’est pas accompagnée d’une démonstration économique détaillée dans l’entretien.
L’expert dénonce néanmoins un paradoxe stratégique : les États européens financent et arment l’Ukraine, dont les opérations contre les installations énergétiques russes participeraient, selon lui, à accentuer les déséquilibres d’un marché dont les Européens subissent également les conséquences.
À cette situation s’ajoutent les répercussions énergétiques du conflit en Iran, que Gaiani intègre à sa critique de la politique occidentale.
Soutien à l’Ukraine : des conséquences politiques redoutées en Europe
Pour Gianandrea Gaiani, la poursuite de la guerre en Ukraine pourrait également transformer les équilibres politiques européens.
L’inflation, le coût des carburants, les fermetures d’entreprises et les pertes d’emplois alimenteraient une défiance croissante envers les gouvernements qui maintiennent un soutien financier et militaire important à Kiev.
L’expert estime que les difficultés quotidiennes des ménages pourraient peser sur les prochains rendez-vous électoraux, notamment en France et en Italie.
Dans son analyse, les formations politiques favorables à une reprise des relations énergétiques avec Moscou, à l’image de l’AfD en Allemagne ou du Rassemblement national en France, bénéficieraient de cette situation.
Il interprète cette dynamique principalement sous l’angle économique, considérant que les préoccupations liées au pouvoir d’achat, à l’emploi et aux dépenses publiques influencent les choix électoraux.
Gaiani critique également la poursuite de l’aide à l’Ukraine dans un contexte où il juge improbable une reconquête militaire des territoires perdus. Il évoque par ailleurs les problèmes de corruption ukrainiens pour expliquer les interrogations qu’il prête à une partie des opinions publiques européennes quant à l’utilisation des fonds engagés.
Une politique européenne qui pourrait accroître les risques d’escalade
L’entretien aborde enfin la dimension humaine de la guerre et les contradictions que Gianandrea Gaiani perçoit dans les politiques européennes.
Il critique notamment le traitement réservé aux ressortissants ukrainiens en âge de combattre, qu’il oppose aux dispositifs d’accueil concernant d’autres nationalités. Ses déclarations sur ce sujet expriment une position politique personnelle et ne constituent pas un état des lieux exhaustif des réglementations migratoires européennes.
Plus largement, l’expert italien considère que l’Union européenne s’est engagée dans une confrontation prolongée avec Moscou sans avoir suffisamment anticipé ses conséquences industrielles, sociales, énergétiques et militaires.
Sa principale crainte reste celle d’une erreur stratégique dans un environnement où la multiplication des incidents, la circulation d’armes à longue portée et la présence de puissances nucléaires réduisent les marges de manœuvre diplomatiques.
Dans cette perspective, le danger immédiat ne résiderait pas nécessairement, selon lui, dans une offensive russe généralisée contre l’Europe, mais dans la possibilité qu’une succession de décisions politiques et militaires conduise à un élargissement incontrôlé de la guerre en Ukraine.
Une lecture à contre-courant de nombreuses analyses sécuritaires européennes, qui place la maîtrise de l’escalade et les conséquences économiques de la confrontation au centre du débat stratégique.
Sources :
Source principale : Marianne, Ariel F. Dumont, 29 septembre 2026.
Article rédigé et reformulé à partir de l’entretien fourni, sans reprise extensive des formulations originales. Les analyses et estimations personnelles de Gianandrea Gaiani lui sont attribuées. Aucune source factuelle complémentaire n’a été utilisée.