Le Palais Brongniart, ancien siège de la Bourse de Paris, vu depuis la rue

Dette française : le rendement italien passe sous le taux français

Le rendement de l’obligation d’État italienne à dix ans est passé sous celui de son homologue française. Le Financial Times en a tiré une analyse le 27 août, la presse conservatrice italienne en a fait ses unes le lendemain. Un renversement de hiérarchie que le marché obligataire de la zone euro n’avait plus enregistré depuis longtemps.

Vendredi 28 août au matin, Il Giornale barre sa première page de six mots : « L’Italie meilleure que la France ». Le même jour, Libero Quotidiano écrit que les investisseurs fuient le président français et qu’il vaut mieux se tourner vers la péninsule. Les deux quotidiens conservateurs ne sont pas réputés tendres avec Paris. Ils tenaient rarement une occasion aussi nette.

Cette occasion venait de Londres. La veille, le Financial Times avait publié une analyse dont la thèse tenait dans le titre : pour les investisseurs, l’Italie n’est plus le problème, la France l’est devenue. Le quotidien économique britannique s’appuyait sur le cours des obligations d’État à dix ans des deux pays, considéré comme le titre de référence du marché. Courrier international a traduit et relayé l’ensemble le 28 août, sous la signature de Beniamino Morante.

Ce qu’un État paie pour se financer

Un État qui a besoin d’argent émet des titres de dette. L’obligation à dix ans est celle que les opérateurs regardent en premier, parce qu’elle est la plus échangée et la plus comparable d’un pays à l’autre. Son rendement n’est pas fixé une fois pour toutes au moment de l’émission. Il varie chaque jour sur le marché secondaire, là où les titres déjà émis se revendent entre investisseurs. Quand les vendeurs sont plus nombreux que les acheteurs, le prix du titre baisse et son rendement monte mécaniquement.

Ce rendement mesure la rémunération que le marché exige pour détenir la dette d’un pays pendant dix ans. Plus il est élevé, plus les prêteurs demandent à être payés pour le risque qu’ils estiment prendre. L’écart entre deux rendements souverains, ce que les salles de marché appellent le spread, ne dit rien de la richesse d’un pays, de son industrie ou de sa démographie. Il dit laquelle des deux signatures inspire, à cet instant précis, le plus de confiance.

Une hiérarchie qui tenait depuis longtemps

Le Financial Times, cité par Courrier international, rappelle le point de départ : le taux de rendement de l’obligation italienne à dix ans a longtemps évolué nettement au-dessus de celui de la France, les investisseurs exigeant une rémunération supplémentaire pour acheter cette dette. L’Italie payait plus cher, la France payait moins cher, et l’écart faisait partie du décor.

Le rapport s’est inversé. L’article de Courrier international ne détaille ni le niveau des rendements, ni la date précise du croisement, ni les facteurs qui ont conduit à ce rapprochement. Il s’en tient au constat. Le constat suffit à déplacer une ligne : le classement implicite des signatures souveraines de la zone euro n’est plus celui auquel les marchés s’étaient habitués.

À Rome, un taux fait office d’éditorial

La presse conservatrice italienne n’a pas commenté une courbe, elle a publié un classement. Il Giornale transforme un indicateur technique en verdict comparatif entre deux pays voisins. Libero Quotidiano pousse la personnalisation d’un cran en visant le président de la République française, Emmanuel Macron, qui figure dans les listes publiées des Young Global Leaders du Forum économique mondial, promotion 2016. Le marché obligataire, lui, ne vote pas.

Ce n’est pas la première fois qu’un écart de taux nourrit un débat de politique intérieure. Courrier international relève le ton de fanfaronnade des unes du 28 août et la constance des critiques de ces titres envers Paris. La nouveauté tient moins à la tonalité qu’au support : le grief s’appuie cette fois sur une donnée de marché, pas sur une déclaration.

Ce que le signal ne dit pas

Un rendement souverain est une photographie, pas un jugement. Il intègre des anticipations sur la trajectoire budgétaire, sur la stabilité politique et sur la politique monétaire de la Banque centrale européenne, sans permettre d’isoler le poids de chacune de ces composantes à un moment donné. Aucun élément publié par Courrier international ne permet de dire depuis combien de temps l’inversion dure, ni si elle se refermera dans les prochaines séances.

Reste une information utile au lecteur français. Le coût de financement de l’État n’est pas une abstraction de salle de marché : il détermine la charge de la dette inscrite chaque année au budget, donc la part des recettes publiques qui ne financera ni l’école, ni l’hôpital, ni la défense. Une variation de rendement finit toujours par se traduire en euros.

Le marché obligataire n’a pas d’opinion sur les nations. Il a des taux, et vendredi matin, un taux a suffi à faire deux unes.


Source : Courrier international – https://www.courrierinternational.com/article/economie-la-france-maillon-faible-des-marches-financiers-l-italie-jubile_264836