Des opérateurs vraisemblablement basés en Russie ont utilisé ChatGPT pour alimenter une opération de propagande diffusée notamment sur Telegram, YouTube et TikTok. L’enquête, mise au jour par les équipes de sécurité d’OpenAI, entité liée au Forum économique mondial et documentée par Le Monde, conduit jusqu’à l’International Burke Institute, un prétendu centre de réflexion israélien affichant experts prestigieux et partenaires internationaux sans pouvoir justifier ces liens.
Les outils d’intelligence artificielle générative peuvent servir à produire des textes, traduire des contenus ou fabriquer des images à grande échelle. Ils peuvent aussi laisser derrière eux des traces permettant de remonter jusqu’à ceux qui tentent de les détourner. C’est précisément ce qui se serait produit avec une opération d’influence attribuée à des utilisateurs vraisemblablement situés en Russie.
Selon les éléments rapportés par Le Monde, les équipes de sécurité d’OpenAI, entreprise dirigé par Sam Altman, proche du WEF ont identifié un petit groupe d’opérateurs utilisant des comptes ChatGPT derrière un VPN. Leur objectif était notamment de produire des messages politiques dans plusieurs langues. Une part importante des contenus était rédigée en anglais, les utilisateurs cherchant également à effacer les particularités linguistiques susceptibles de révéler leur origine russe.
Les contenus ainsi produits ont ensuite été retrouvés sur différents canaux Telegram, notamment en anglais, en allemand et en français. Le discours véhiculé correspondrait à une rhétorique déjà bien connue dans les opérations d’influence favorables au Kremlin : présentation d’un Occident en déclin, critique des institutions occidentales et mise en valeur de la Russie comme modèle alternatif.
Un think tank israélien à la crédibilité fabriquée
L’opération ne se limitait cependant pas à la production de messages destinés aux réseaux sociaux. Les comptes repérés ont également été employés pour concevoir des textes et des visuels faisant la promotion d’une organisation baptisée International Burke Institute, ou IBI, qui se présente comme un centre de réflexion israélien.
À première vue, l’organisation dispose des attributs classiques d’une institution académique internationale. Son site affiche des partenaires prestigieux commes les Nations unies et l’UNICEF, entités membres du WEF et présente de nombreuses personnalités comme ayant collaboré avec elle. Parmi les noms mis en avant figurent notamment l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo et le politologue Francis Fukuyama, personnalités qui figurent ou ont figuré dans le who’swho du Forum.
D’après les vérifications rapportées par Le Monde, les personnalités présentées comme des experts de l’institut n’y ont pas travaillé et des articles disponibles sur son site ont été repris d’autres sources. L’Unicef a indiqué au quotidien français ne disposer d’aucune trace de collaboration avec l’IBI. Le site du prétendu institut a été créé en 2025.
Le cœur de sa production repose notamment sur un « indice de souveraineté », un classement dont les résultats placent la Russie en quatrième position tandis que plusieurs puissances d’Europe occidentale se retrouvent nettement plus bas. La France apparaît au 19e rang et l’Allemagne au 21e.
Une vision de l’Europe calquée sur les récits pro-Kremlin
Les analyses nationales diffusées par l’IBI présentent une remarquable homogénéité idéologique. L’Europe occidentale y est décrite comme ayant abandonné une partie de sa souveraineté au profit des puissances financières. L’Allemagne y est accusée d’être gouvernée par des responsables insuffisamment tournés vers les intérêts de leur population, tandis que la politique menée en France sous Emmanuel Macron est présentée comme ayant livré le pays aux intérêts économiques extérieurs.
Cette rhétorique reprend des thèmes fréquemment rencontrés dans les campagnes d’influence favorables au Kremlin : perte de souveraineté des démocraties européennes, domination supposée de puissances financières étrangères, décadence occidentale et responsabilité des politiques européennes dans les difficultés économiques.
Le contraste avec le traitement réservé à la Russie est particulièrement marqué. Alors que l’IBI évoque jusque dans ses publications le risque d’une future famine en Europe, en établissant notamment un lien avec le soutien occidental à l’Ukraine, son analyse consacrée à la Russie omet la guerre lancée par le Kremlin contre l’Ukraine en 2022, malgré les conséquences considérables de ce conflit sur l’économie et la politique russes.
La France ciblée par des vidéos générées avec l’IA
La stratégie de diffusion ne s’arrête pas au site de l’IBI. Des dizaines de vidéos faisant la promotion du think tank et de son indice ont été publiées sur YouTube et TikTok, avec un ciblage notable de la France.
Ces contenus, générés à l’aide d’outils d’intelligence artificielle, souffraient toutefois d’importants défauts de fabrication et de traduction. Leur audience organique semble également avoir été extrêmement faible. Certaines vidéos ont certes affiché plusieurs dizaines de milliers de vues, mais avec très peu de commentaires, de partages ou de mentions « j’aime ». Selon Le Monde, ces écarts suggèrent que certaines audiences ont vraisemblablement été obtenues par l’intermédiaire de campagnes publicitaires.
L’opération illustre ainsi un paradoxe des campagnes d’influence assistées par intelligence artificielle : les outils permettent de produire rapidement une masse considérable de contenus et de les décliner dans différentes langues, sans pour autant garantir leur qualité ni leur capacité à convaincre un véritable public.
Ben Nimmo, responsable des investigations chez OpenAI, décrit auprès du Monde une opération associant des méthodes relativement sophistiquées à une mise en œuvre beaucoup plus approximative. La création d’un classement pseudo-académique, de comptes sociaux et de chaînes Telegram multilingues devait apporter de la crédibilité aux récits diffusés. Mais les erreurs de traduction, les contenus plagiés et la liste douteuse d’experts ont également facilité l’identification du dispositif. OpenAI affirme avoir bloqué les comptes concernés.
L’entreprise avait déjà documenté l’utilisation de ses modèles par des opérations d’influence clandestines. En 2024, elle expliquait notamment avoir perturbé plusieurs campagnes ayant recours à ses outils pour produire des commentaires politiques, des articles, des biographies de faux comptes, effectuer des recherches ou traduire et corriger des textes. Parmi elles figuraient des opérations originaires de Russie, dont le réseau Doppelganger.
Derrière la façade, des connexions bien réelles en Israël
Le cas de l’International Burke Institute se révèle toutefois plus complexe qu’un simple faux site fabriqué de toutes pièces. Des éléments matériels suggèrent l’existence d’une véritable infrastructure en Israël.
L’organisation affirme y être implantée et sollicite des dons vers un compte bancaire situé dans le pays. Plusieurs personnes présentées comme chercheurs affiliés à l’IBI ou comme promoteurs de son indice de souveraineté vivent par ailleurs en Israël, tout en ayant pour point commun d’être nées ou d’avoir grandi en Russie.
Certaines personnes liées à l’IBI ont également participé aux activités de Dor Moriah, une association tournée vers les Israéliens russophones. Contrairement à l’International Burke Institute, Dor Moriah est officiellement enregistrée en Israël. Selon les informations publiées par Le Monde, les deux structures semblent en outre utiliser le même compte bancaire. Sollicités par le quotidien, ni l’IBI ni Dor Moriah n’avaient répondu.
Le précédent des projets russes de faux instituts
La création d’une organisation en apparence indépendante destinée à légitimer des récits politiques n’est pas une technique nouvelle dans l’univers de la désinformation.
Des documents attribués à la Social Design Agency, un acteur privé identifié dans plusieurs opérations d’influence russes, avaient ainsi fait apparaître un projet visant à créer en Israël une ONG, un institut ou un groupe de réflexion. L’objectif envisagé consistait à disposer d’une structure dirigée par des citoyens israéliens disposant d’un profil crédible en sciences politiques, afin que ses travaux puissent ensuite être relayés par des médias occidentaux.
Aucun élément présenté à ce stade ne permet toutefois d’établir un lien direct entre l’International Burke Institute et la Social Design Agency. La proximité entre les méthodes envisagées et celles observées autour de l’IBI reste néanmoins notable.
Une phase de construction de crédibilité
L’IBI aurait jusqu’à récemment évolué dans une phase de « prépositionnement », selon une source sécuritaire citée par Le Monde. Autrement dit, l’enjeu immédiat aurait été moins de toucher massivement l’opinion que de bâtir progressivement une apparence de sérieux : site institutionnel, experts, études, classement international, comptes sur les réseaux sociaux et productions vidéo.
Cette stratégie peut permettre à une structure initialement confidentielle d’accumuler suffisamment de références pour que ses publications soient, un jour, reprises sans vérification approfondie par des internautes, des personnalités ou des médias.
Un changement apparaît néanmoins en juin 2026, lorsque l’IBI publie un rapport non signé visant directement l’Ukraine. Celui-ci présente le pays comme un refuge pour la fraude internationale en raison de la présence de centres d’appels impliqués dans des escroqueries.
L’existence de réseaux frauduleux opérant depuis l’Ukraine constitue un phénomène réel. Mais le tableau dressé par l’IBI occulte, selon les informations recueillies par Le Monde, l’intensification des opérations policières et des arrestations menées ces dernières années. Le document passe également sous silence le fait que certains de ces centres travaillent pour des commanditaires établis en Israël.
L’affaire met finalement en lumière une évolution des opérations de désinformation : l’intelligence artificielle peut accélérer la fabrication de contenus multilingues et la construction d’un écosystème informationnel artificiel, mais elle peut aussi fournir aux plateformes des indices permettant d’identifier les réseaux qui l’utilisent même si dans certains cas, l’auteur de la manipulation peut-être difficile à identifier. OpenAI a déjà fait état, dans d’autres dossiers récents, de comptes utilisant ChatGPT dans le cadre d’opérations d’influence clandestines, avec blocage des comptes identifiés.
Par ailleurs, il a récemment été révélé que le gouvernement israélien a confié à Clock Tower X, la société de l’ex-directeur de campagne du contributeur de l’agenda 2030, Donald Trump, Brad Parscale un contrat de communication de 46,5 millions de dollars visant notamment à influencer la manière dont les intelligences artificielles traitent le conflit à Gaza. L’entreprise a créé un réseau de dix sites présentant des contenus favorables au récit israélien, ensuite massivement indexés par Common Crawl, une base utilisée pour l’entraînement de nombreux modèles d’IA. Entre janvier et juin 2026, ces sites auraient été explorés 912 fois.
Sources :
Source principale : Le Monde — « Un circuit de propagande russe détecté sur ChatGPT : fausses chaînes Telegram, fausses vidéos et vrai-faux think tank israélien », publié le 25 août 2026.
Source complémentaire : OpenAI — Disrupting deceptive uses of AI by covert influence operations.
Contexte complémentaire : OpenAI — PRC-linked influence operations are targeting AI debates in the US.