Croix Rouge de Constantin : l’ordre maçonnique qui fait remonter sa légende à l’empereur romain

La Croix Rouge de Constantin cultive une généalogie vertigineuse : celle d’un ordre chevaleresque qui trouverait son origine dans la victoire de l’empereur Constantin au pont Milvius, en 312. Derrière cette légende chrétienne se cache pourtant une histoire maçonnique beaucoup plus récente, dont la forme moderne se structure en Angleterre en 1865 sous l’impulsion de Robert Wentworth Little. Entre Rome, chevalerie, christianisme et franc-maçonnerie victorienne, cet ordre méconnu a bâti un univers initiatique singulier.

La franc-maçonnerie ne s’est pas uniquement approprié l’imaginaire des anciennes corporations de bâtisseurs. À partir du XVIIIe siècle, une partie de ses hauts grades s’est également tournée vers la chevalerie, les croisades et les ordres militaires chrétiens.

Les Templiers occupent évidemment une place de choix dans cet imaginaire. L’une des étapes intellectuelles importantes de cette évolution se trouve dans le célèbre discours prononcé dans les années 1730 par le chevalier Andrew Michael Ramsay. Celui-ci proposait une filiation symbolique reliant la franc-maçonnerie aux chevaliers des croisades.

Au fil du XVIIIe puis du XIXe siècle, cette matière chevaleresque nourrit de nombreux systèmes maçonniques. Certains s’inspirent des Templiers ou de l’ordre de Malte. D’autres explorent des traditions nettement moins connues.

C’est dans ce paysage que s’inscrit la Croix Rouge de Constantin, dont le nom complet anglais associe la Croix Rouge de Constantin aux ordres du Saint-Sépulcre et de Saint-Jean l’Évangéliste.

Il s’agit aujourd’hui d’un ordre maçonnique chrétien dont les membres se réunissent non pas dans des loges, mais dans des « conclaves ». Dans certaines juridictions, notamment américaine, l’admission est réservée à des francs-maçons appartenant à l’Arche Royale et professant la religion chrétienne telle qu’elle est révélée dans le Nouveau Testament.

L’ombre de l’Ordre constantinien de Saint-Georges

La Croix Rouge de Constantin maçonnique présente des parentés symboliques avec une autre institution, non maçonnique : l’Ordre sacré et militaire constantinien de Saint-Georges.

L’origine historique de ce dernier se situe non pas sous l’Empire romain, mais à la Renaissance. Les traces documentaires conduisent à la famille Angelo Flavio Comneno, une famille d’origine albanaise revendiquant une ascendance impériale byzantine.

L’Ordre apparaît au XVIe siècle. Des statuts sont datés de 1522 et les frères Andrea et Paolo Angelo Flavio Comneno sont documentés au milieu du siècle. En 1545, le pape Paul III reconnut leur prétention à descendre de la dynastie byzantine des Anges, une généalogie aujourd’hui considérée avec beaucoup de prudence par les historiens.

Les Angelo développèrent parallèlement une généalogie autrement plus spectaculaire pour leur ordre : celui-ci aurait été fondé par Constantin le Grand lui-même.

Aucun document byzantin ne permet d’établir l’existence d’un tel ordre militaire constantinien dans l’Antiquité. La filiation avec Constantin relève donc de la tradition légendaire et non d’une continuité institutionnelle démontrée.

Cette construction n’en est pas moins fondamentale pour comprendre l’univers symbolique qui sera ensuite développé par la Croix Rouge de Constantin maçonnique.

Constantin et le signe qui devait changer l’Empire

Le cœur de la légende nous ramène au IVe siècle. En 312, l’Empire romain est déchiré par les luttes entre prétendants au pouvoir. Constantin marche sur Rome et affronte Maxence le 28 octobre lors de la célèbre bataille du pont Milvius.

C’est autour de cet affrontement qu’est née l’une des scènes les plus célèbres de l’histoire chrétienne. Selon les traditions rapportées par les auteurs chrétiens de l’Antiquité, Constantin aurait reçu un signe divin lui annonçant la victoire. Les versions de Lactance et d’Eusèbe de Césarée ne sont toutefois pas identiques, ce qui impose de distinguer le fait historique de sa construction légendaire ultérieure.

La tradition a finalement retenu l’apparition d’un signe chrétien associé à la promesse : « In hoc signo vinces », généralement traduite par « Par ce signe, tu vaincras ».

Le symbole sera identifié au chrisme, formé des lettres grecques khi et rhô, les deux premières lettres de Christos. Constantin aurait alors adopté un étendard portant ce symbole, le labarum, tandis qu’un signe chrétien aurait également été placé sur les équipements de ses soldats.

Constantin remporte la bataille. Maxence meurt dans la débâcle de ses troupes au niveau du Tibre. La victoire du pont Milvius devient ainsi, dans la mémoire chrétienne, bien davantage qu’une victoire militaire : elle marque symboliquement le rapprochement du pouvoir impérial et du christianisme. En 313, Constantin et Licinius mettent en œuvre une politique de tolérance religieuse traditionnellement associée à l’« édit de Milan ».

Quand Constantin devient franc-maçon avant l’heure

La Croix Rouge de Constantin reprend cette histoire et lui ajoute une dimension proprement initiatique. Selon la légende rituelle rapportée par les traditions de l’Ordre, Constantin aurait été initié aux mystères des Collegia Artificum, les collèges d’artisans de la Rome antique. Ces collèges avaient leurs règlements, leurs dignitaires, leurs réunions, leurs fêtes religieuses, leurs repas communs et parfois des rites réservés aux membres. Certaines corporations étaient étroitement associées au culte d’une divinité ; Minerve, protectrice des arts et des métiers, apparaît notamment dans les traditions relatives à plusieurs groupes d’artisans. En 217 av. J.-C., elle a été assimilée à la déesse grecque Athéna, héritant d’une grande partie des mythes liés à celle-ci. Elle reprend ainsi les attributs de déesse de la guerre comprise sous l’angle de la réflexion stratégique et du savoir-faire tactique par opposition au courage brutal de Mars.

Le rapprochement avec la franc-maçonnerie est évident : ces associations professionnelles romaines sont transformées symboliquement en lointains ancêtres des organisations de métiers puis des loges maçonniques. Une sorte de pont Milvius symbolique, en somme, entre l’Antiquité et la loge.

Sur le plan historique, aucune continuité entre ces collèges antiques et la franc-maçonnerie moderne n’est établie. Nous sommes ici pleinement dans le registre du mythe initiatique, même s’il est difficile de retracer l’histoire secrète des confréries initiatiques.

Mais cette construction permet au rituel de réaliser une jonction particulièrement efficace entre ses différents univers : Rome, Constantin, christianisme, métiers de bâtisseurs et franc-maçonnerie. Une conjonction que l’on retrouve au sein des Illuminés de bavières qui se sont développés entre 1776 et leur interdiction en Bavière dans les années 1780 qui faisaient abondemment référence à l’Antiquité. Cette société secrète était composée de trois ordres. Le candidat passait d’abord par une phase préparatoire, puis par le Noviciat. Ce n’est qu’ensuite qu’il devenait Minerval, en l’honneur de la déesse romaine, avant d’accéder au grade d’Illuminatus minor.

Des traces antérieures à Robert Wentworth Little

L’histoire devient beaucoup plus concrète à partir des XVIIIe et XIXe siècles. La documentation officielle de l’Ordre indique qu’une Croix Rouge de Constantin maçonnique aurait été organisée au Royaume-Uni autour de 1780 par Charles Shirreff, puis réorganisée en 1804 par Waller Rodwell Wright.

La prudence demeure cependant nécessaire. Plusieurs organisations et degrés maçonniques de cette période emploient l’expression « Red Cross », ce qui rend particulièrement difficile l’établissement d’une généalogie continue.

En revanche, des éléments montrent que le matériau rituel existait avant 1865. Un rituel de la « Red Cross of Constantine » aurait notamment été commercialisé par l’éditeur londonien William Finch en 1812. Richard Carlile publia ensuite en 1825, dans son Manual of Freemasonry, une « Red Cross of Rome and Constantine » contenant des éléments proches de cérémonies pratiquées ultérieurement.

Il serait donc excessif d’affirmer que Robert Wentworth Little invente intégralement la Croix Rouge de Constantin en 1865. Ce qu’il accomplit est néanmoins décisif : il lui donne une structure institutionnelle durable.

1865, l’année décisive de la Croix Rouge de Constantin

En Angleterre et au pays de Galles, aucune autorité maçonnique régulière ne contrôle véritablement ce degré avant le milieu du XIXe siècle.

La rupture intervient en 1865, lorsqu’un Grand Conclave est établi sous l’impulsion de Robert Wentworth Little. L’histoire officielle de la Croix Rouge de Constantin considère elle-même que l’Ordre actuel fut alors « réorganisé et fermement établi ».

La nuance est capitale. 1865 ne constitue donc pas nécessairement l’année où le rituel de la Croix Rouge de Constantin surgit de nulle part. C’est en revanche la date fondamentale à partir de laquelle l’organisation moderne dispose d’une structure identifiable et connaît une activité continue.

Little aurait cherché à démontrer que son organisation était la renaissance d’un ordre beaucoup plus ancien, sans parvenir à établir une filiation historique suffisamment fiable.

Cela ne freine guère son développement. Au contraire, le succès est spectaculaire : plus d’une centaine de conclaves sont constitués durant la première décennie et l’Ordre s’implante dans neuf pays en dix ans.

Robert Wentworth Little, infatigable entrepreneur maçonnique

Robert Wentworth Little demeure un personnage aussi fascinant que controversé de la maçonnerie victorienne. Né à Dublin en 1838 selon les archives de la Societas Rosicruciana in Anglia, il est initié à la franc-maçonnerie le 20 mai 1861 à la Royal Union Lodge. Il rejoint ensuite l’administration de la Grande Loge Unie d’Angleterre, où son emploi à Freemasons’ Hall lui offre un accès privilégié à l’univers maçonnique londonien.

Little est surtout un formidable créateur et organisateur. Deux ans après la structuration de la Croix Rouge de Constantin, il participe en 1867 à la fondation de la Societas Rosicruciana in Anglia, société maçonnique rosicrucienne qui jouera par la suite un rôle notable dans le développement de l’ésotérisme britannique. Il participe également à d’autres aventures initiatiques de son époque.

En quelques années, Little participe à une intense activité de création, de réorganisation et de diffusion de systèmes initiatiques dans l’Angleterre victorienne. Il meurt prématurément en 1878, à seulement 39 ans.

Trois degrés pour la Croix Rouge de Constantin

La structure initiatique de la Croix Rouge de Constantin repose sur trois degrés. Le premier est celui de Knight, ou Chevalier, généralement désigné comme Chevalier-Compagnon de la Croix Rouge de Constantin. Il est suivi du Priest-Mason, le Prêtre-Maçon, puis du Prince-Mason, le Prince-Maçon.

L’organisation officielle britannique présente ces trois titres comme les degrés successifs d’une échelle initiatique.

L’ensemble ne s’arrête cependant pas là. Deux ordres complémentaires, ou Appendant Orders, sont associés à la Croix Rouge de Constantin : l’Ordre du Saint-Sépulcre et l’Ordre de Saint-Jean l’Évangéliste. Cette structure explique le très long intitulé officiel que porte le système dans le monde anglophone.

Sainte Hélène et la légende du Saint-Sépulcre

Avec l’Ordre du Saint-Sépulcre, le récit quitte Constantin pour se tourner vers sa mère, Hélène. La tradition chrétienne attribue à sainte Hélène un voyage en Terre sainte au IVe siècle et la découverte de la Vraie Croix à Jérusalem. Cette tradition tardive devient à son tour une matière idéale pour les constructions chevaleresques.

Dans la légende rituelle associée à la Croix Rouge de Constantin, l’Ordre du Saint-Sépulcre est ainsi rattaché à Hélène et à la découverte de la Croix.

D’autres références chevaleresques viennent se superposer à cette strate antique, notamment celles liées à la prise de Jérusalem par les croisés en 1099 et à Godefroy de Bouillon.

Une fois encore, le rituel ne cherche pas à produire une chronologie historique au sens universitaire du terme. Il assemble différentes traditions chrétiennes autour d’un axe symbolique commun : Jérusalem, la Croix et le Saint-Sépulcre.

Saint Jean l’Évangéliste et le Temple de Jérusalem

Le second ordre associé développe une légende encore différente. Elle prend pour cadre le règne de l’empereur Julien, dit « l’Apostat », qui gouverne l’Empire romain de 361 à 363. Soucieux de restaurer les cultes traditionnels et de limiter l’influence grandissante du christianisme, Julien soutient effectivement un projet de reconstruction du Temple de Jérusalem.

Le chantier n’aboutit pas. La légende maçonnique s’empare de cet épisode et y introduit une découverte extraordinaire. Lors des travaux, des ouvriers auraient mis au jour une voûte souterraine. Un homme descendu dans cette cavité y aurait découvert un livre enveloppé de lin : l’Évangile selon Jean.

Le récit présente alors cette découverte comme un signe de la volonté divine et l’intègre à un ensemble de références empruntant notamment à la symbolique de l’Arche Royale.

L’Ordre de Saint-Jean l’Évangéliste pousse également le rapprochement entre christianisme et franc-maçonnerie beaucoup plus loin : certaines interprétations rituelles établissent des correspondances entre le récit maçonnique d’Hiram et la Passion du Christ. Le caractère chrétien du système apparaît ici sans détour.

Un ordre profondément chrétien

C’est l’un des éléments essentiels pour comprendre la Croix Rouge de Constantin. Dans les juridictions qui suivent cette tradition, il ne s’agit pas simplement d’un système maçonnique utilisant occasionnellement quelques références bibliques. La dimension chrétienne structure profondément ses légendes et ses cérémonies.

Le United Grand Imperial Council américain indique ainsi qu’un candidat doit être un franc-maçon de l’Arche Royale en règle et adhérer à la religion chrétienne telle qu’elle est révélée dans le Nouveau Testament.

Constantin devient dans ce contexte un personnage particulièrement adapté. L’empereur est placé au point de bascule entre deux mondes : celui des anciennes religions de Rome et celui d’un christianisme qui acquiert progressivement une reconnaissance impériale. Sa victoire devient donc une formidable matière initiatique, même si le Constantin du rituel appartient davantage à la mémoire chrétienne qu’à l’historiographie contemporaine.

Un ordre désormais international

L’entreprise lancée ou, plus exactement, réorganisée en 1865 ne restera pas confinée à Londres. La Croix Rouge de Constantin connaît très rapidement une diffusion internationale. Plus d’une centaine de conclaves auraient été constitués au cours de sa première décennie d’activité moderne.

L’Ordre s’est ensuite structuré autour de différents Grands Conclaves Impériaux souverains et de juridictions rattachées à ceux-ci.

Les sources contemporaines recensent sa présence dans près d’une cinquantaine de pays. Toutes les juridictions régulières revendiquent historiquement une origine liée au Grand Imperial Conclave for England and Wales.

Plus de cent soixante ans après sa réorganisation, la Croix Rouge de Constantin constitue donc toujours l’une des expressions les plus singulières de la chevalerie maçonnique chrétienne.

Son histoire se lit sur deux plans qu’il faut impérativement éviter de confondre. Le premier est celui de la légende : Constantin, le pont Milvius, le signe céleste, le labarum, sainte Hélène, la Vraie Croix, Jérusalem et les chevaliers chrétiens.

Le second appartient à l’histoire documentée : des rituels maçonniques attestés avant le milieu du XIXe siècle, puis un Grand Conclave établi en Angleterre en 1865 sous l’impulsion de Robert Wentworth Little.

Entre Constantin et Little, entre Rome et Londres, quelque quinze siècles séparent donc le mythe fondateur de l’institution moderne. C’est précisément cette distance, remplie de légendes, de symboles et de réinterprétations chevaleresques, qui donne à la Croix Rouge de Constantin son identité si particulière.

Sources :

Texte source : Nos Colonnes, « L’Ordre de la Croix Rouge de Constantin ».

Red Cross of Constantine, histoire officielle de l’Ordre : https://www.redcrossofconstantine.net/the-order/

Thames Division – Red Cross of Constantine, histoire de l’Ordre et établissement du Grand Conclave en 1865 : https://thamesredcrossofconstantine.org/history-of-the-order

Societas Rosicruciana in Anglia – London, biographie de Robert Wentworth Little : https://srialondon.org/robert-wentworth-little/

United Grand Imperial Council, présentation contemporaine de la Croix Rouge de Constantin et de ses ordres associés : https://redcrossconstantine.org/