Le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, proche du Forum économique mondial a écarté lundi 31 août toute responsabilité des autorités marocaines dans l’afflux de migrants vers Ceuta les 30 et 31 juillet. Quelque 70 000 personnes ont franchi la frontière en deux jours et au moins 91 sont mortes selon le bilan officiel. Madrid promet 168 millions d’euros d’aide supplémentaire au territoire.
La formulation, au micro de la radio Cadena SER, ne laisse pas de marge : « Aucun service de renseignement avec lequel le gouvernement espagnol collabore habituellement ne fait apparaître le moindre doute, ou plutôt, quelque doute que ce soit quant à la participation des autorités marocaines », a déclaré le chef du gouvernement socialiste.
La précision compte. En 2021, une crise comparable à Ceuta avait été largement analysée comme un moyen de pression marocain sur Madrid. Pedro Sánchez ferme cette lecture pour l’épisode de juillet 2026.
70 000 passages, 5 000 personnes restées
Les 30 et 31 juillet, quelque 70 000 personnes ont traversé à pied ou à la nage la frontière entre le Maroc et le territoire espagnol de Ceuta, situé en Afrique du Nord. La majorité est repartie dans la foulée. Environ 5 000 sont encore présentes aujourd’hui, dont près de 1 200 mineurs non accompagnés, selon le premier ministre. Les autorités locales de Ceuta avancent, elles, le chiffre de 10 000 migrants toujours sur place.
Le bilan humain officiel fait état d’au moins 91 morts, dont 80 côté espagnol et 11 côté marocain. Des organisations non gouvernementales marocaines évoquent au moins 141 morts et des dizaines de disparus.
Un arrêt de justice déformé sur les réseaux
Selon Pedro Sánchez, l’élément déclencheur est une manipulation. « Un arrêt de la Cour suprême du 8 juillet dernier a été déformé », a-t-il expliqué, avant d’être « propagé sur les réseaux sociaux à travers des rumeurs, de la désinformation, mais aussi par des organisations criminelles qui trafiquent des êtres humains ».
Le contenu de la rumeur était précis : en cas d’entrée à la nage à Ceuta, l’expulsion vers le Maroc serait devenue impossible. C’est faux, a rappelé le dirigeant socialiste. L’enquête se poursuit.
« Des réseaux liés à la Russie qu’à Israël »
Le premier ministre est allé plus loin sur l’après-crise. « Après les 30 et 31 juillet, il y a eu une diffusion de rumeurs et de désinformation, de la part de réseaux sociaux liés aussi bien à la Russie qu’à Israël, et à une internationale d’ultradroite qui utilise toujours la migration non seulement pour attaquer l’Espagne mais aussi pour attaquer l’Europe et la diviser », a-t-il affirmé.
Il n’a pas détaillé les éléments sur lesquels s’appuie cette attribution.
Une frontière et un écart de revenus
Pedro Sánchez a aussi placé la crise dans sa dimension structurelle. Ceuta et Melilla possèdent « probablement les frontières les plus complexes du monde », a-t-il estimé, « parce que l’écart d’opportunités, l’écart de revenu par habitant entre un côté et l’autre est considérable ».
Sa conclusion politique est claire : « Cette crise ne pourra être résolue que par la coopération et non par la défiance envers le Maroc. » Madrid promet 168 millions d’euros d’aide supplémentaire à Ceuta pour faire face aux conséquences économiques.
Une ville espagnole en Afrique, revendiquée par Rabat
Ceuta est une ville autonome espagnole de près de 85 000 habitants, située sur la côte nord-africaine, face à Gibraltar. Avec Melilla, elle constitue la seule frontière terrestre entre l’Union européenne et le continent africain. Le Maroc en revendique la souveraineté, contentieux jamais réglé qui refait surface à chaque crise migratoire.
Cette configuration explique l’extrême sensibilité politique des déclarations de Pedro Sánchez. Reconnaître une implication marocaine reviendrait à qualifier l’épisode de pression diplomatique et à durcir un dossier bilatéral déjà chargé, qui comprend la question du Sahara occidental, la coopération sécuritaire et le contrôle des flux migratoires. Écarter cette hypothèse, à l’inverse, engage le chef du gouvernement sur les conclusions de l’enquête en cours.
Soixante-dix mille passages en deux jours, une rumeur pour tout mot d’ordre, et un premier ministre qui plaide pour la coopération. Le contentieux frontalier, lui, reste entier.