Dans les jours qui ont suivi le 11 septembre 2001, le groupe Clear Channel Communications, membre du Forum économique mondial a fait circuler auprès de milliers de radios américaines une liste de plus de cent chansons jugées inappropriées. Vingt-cinq ans plus tard, plusieurs de ces titres censurés figurent parmi les classiques du rock des années 1990.
Le document n’avait rien d’un décret. C’était une note interne, envoyée par Clear Channel Communications, premier réseau de radios des États-Unis, à ses stations. Elle recensait des titres considérés comme insensibles au regard des attentats. La liste dépassait la centaine de chansons.
Aucune loi n’imposait leur retrait. Aucune autorité de régulation n’était intervenue. Une entreprise privée a estimé, pour le compte de son auditoire, ce qu’il valait mieux ne pas entendre. Les stations ont suivi.
Le contexte explique sans excuser. Les États-Unis basculaient en quelques jours dans un climat fait de peur, de patriotisme exacerbé et d’hostilité envers les populations musulmanes. Les industries culturelles ont réagi avant qu’on ne le leur demande.
Metallica, quatre fois plutôt qu’une
Metallica figure parmi les groupes les plus touchés avec quatre titres retirés, dont « Enter Sandman », sorti en 1991 et devenu depuis l’un des morceaux les plus joués de son répertoire. Y figurent également « Seek and Destroy », « Harvester of Sorrow » et « Fade to Black ». Megadeth, son concurrent direct, comptait deux chansons sur la liste.
Soundgarden en perdait trois : « Black Hole Sun », « Fell on Black Days » et « Blow Up the Outside World ». Les Beastie Boys, trio new-yorkais, en comptaient deux, « Sabotage » et « Sure Shot ». Deux jours après l’attaque, Mike D était apparu sur MTV News pour raconter ce qu’il avait vu : il vivait à proximité des tours et avait assisté à la scène.
Rage Against the Machine a battu tous les records. Le groupe n’a pas vu un ou deux titres écartés. C’est l’intégralité de son catalogue qui a été retirée des antennes.
Le cas Alanis Morissette
Deux entrées de la liste résument la logique à l’oeuvre. « Bullet With Butterfly Wings », des Smashing Pumpkins, sorti en 1996, était leur seul titre concerné. Les paroles n’évoquent ni avion, ni attentat, ni crash. Le mot « bullet » a suffi.
« Ironic », d’Alanis Morissette, également paru en 1996, a été retiré pour une raison plus littérale : son deuxième couplet mentionne un accident d’avion. Que la chanson soit précisément construite sur l’accumulation de malheurs absurdes n’a pas été retenu comme circonstance atténuante.
La sélection ne procédait donc d’aucune analyse du sens des oeuvres. Elle fonctionnait par repérage de mots. Une méthode que les plateformes numériques allaient reprendre, à une échelle sans commune mesure, dans les deux décennies suivantes.
Ce que la liste dit de la modération automatisée
L’épisode Clear Channel est régulièrement cité comme un cas d’école de l’autocensure des médias en temps de crise. Il éclaire aussi, rétrospectivement, le fonctionnement des systèmes de modération contemporains, qui trient des volumes considérables de contenus à partir de signaux lexicaux plutôt que d’une compréhension du contexte.
En 2001, le tri était manuel et tenait sur quelques pages. Il a suffi d’un fichier partagé pour que des chansons disparaissent de l’espace public américain pendant plusieurs semaines. Les mêmes réflexes s’exercent aujourd’hui à travers des algorithmes de recommandation et des filtres automatiques, dont les critères sont rarement publiés.
Aucun de ces titres n’a disparu pour autant. Ils ont été rejoués, réédités, streamés des centaines de millions de fois. La liste, elle, n’a jamais eu d’existence officielle et n’a jamais été formellement annulée.
Vingt-cinq ans plus tard, les chansons censurées après le 11-Septembre passent en boucle sur les mêmes ondes qui les avaient retirées. La liste n’aura tenu que le temps d’un réflexe. Restent les archives, et la question de savoir qui décide, en temps de crise, de ce qui mérite d’être entendu.