Le blanchiment d’argent en Suisse passe d’abord par des sociétés étrangères et des structures juridiques complexes, conclut un rapport de 109 pages publié le 14 août 2026 par la Confédération. Sur 53 600 communications de soupçons reçues entre janvier 2020 et juin 2025, plus d’une sur trois impliquait une personne morale, et la corruption est soupçonnée dans 26,1 % des cas visant une entité étrangère, contre 5,8 % pour une entité suisse. Associations et fondations restent l’angle mort du financement du terrorisme.
Le document n’existe qu’en allemand. Il s’agit de l’analyse nationale des risques consacrée aux personnes morales et aux constructions juridiques, réalisée par le Groupe de coordination interdépartemental sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, le GCBF. Daté du 17 février 2026, il a été mis en ligne le 14 août par l’Office fédéral de la police, le Conseil fédéral en ayant été informé lors de sa séance du 12 août. Le Temps, qui l’a le premier signalé au public francophone, en résume le constat central : personnes morales étrangères et montages complexes présentent un risque élevé.
Le GCBF, créé par le Conseil fédéral en 2013, produit ces analyses en application des recommandations 1 et 2 du Groupe d’action financière, le GAFI. Son précédent rapport sectoriel sur les personnes morales datait de novembre 2017. Les auteurs rappellent d’entrée que ces entités jouent souvent un rôle central dans les schémas de blanchiment, ce que les fuites Panama Papers en 2016, Paradise Papers en 2017 et Pandora Papers en 2021 ont rendu visible au grand public.
Ce qui compte n’est pas la forme, c’est le vide
Entre le 1er janvier 2020 et le 30 juin 2025, le Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent, le MROS, a reçu environ 53 600 communications de soupçons. Dans 34,8 % des cas, une personne morale ou une construction juridique faisait partie du soupçon. L’étude s’appuie sur un sous-ensemble de 16 666 communications et 20 358 entités, dont 11 162 domiciliées en Suisse et 9 062 à l’étranger. Près d’une personne signalée sur quatre est une personne morale.
La forme juridique, écrivent les auteurs, n’a presque aucune importance. Ce qui départage, c’est l’existence ou non d’une activité opérationnelle. Les sociétés de domicile, en particulier étrangères, concentrent le risque, et les sociétés coquilles davantage encore. L’indice de risque calculé par le GCBF donne 2,5 sur 5 aux entités étrangères, contre 1,6 aux entités de droit suisse. Avocats, notaires et fiduciaires jouent un rôle décisif lorsqu’ils interviennent dans la création et la structuration de ces véhicules.
La corruption voyage avec un passeport
La corruption d’agents publics est soupçonnée dans 26,1 % des communications visant une personne morale étrangère, contre 5,8 % pour les entités suisses. Le délit fiscal qualifié, devenu infraction préalable au 1er janvier 2016, apparaît dans 11,3 % des cas étrangers et 3,5 % des cas suisses. Du côté helvétique, l’escroquerie domine largement, avec 51 % des soupçons.
La géographie confirme le reste. Les sociétés de capitaux étrangères signalées sont fréquemment domiciliées aux îles Vierges ou au Panama, rarement dans les pays de la liste grise du GAFI. Les fondations étrangères, elles, sont majoritairement au Liechtenstein. Quant aux trusts, 134 ont été signalés, soit 1,5 % des entités étrangères : dans 40,3 % de ces dossiers, l’intermédiaire financier n’a pas su désigner l’infraction préalable soupçonnée.
Cent mille associations, deux cent huit soupçons
Le risque de financement du terrorisme reste marginal pour les sociétés commerciales, 0,9 % des entités suisses signalées. Il change de nature dès qu’une association entre dans le montage : 13,5 % des associations suisses signalées le sont dans ce cadre, et elles présentent plus souvent un lien avec un pays à risque. La Suisse compte environ 100 000 associations actives ; 208 ont été signalées sur cinq ans et demi.
Les fondations forment l’autre point de vigilance. Sur les 95 fondations suisses signalées, 18,9 % l’ont été pour des soupçons de corruption et 24,2 % pour gestion déloyale, des proportions supérieures aux autres formes juridiques, avec des montants souvent très élevés. La fortune des fondations suisses a progressé de 43,4 % entre 2017 et 2022. Le GCBF recommande une sensibilisation renforcée sur ce terrain.
Un registre pour combler les trous
Le Parlement a adopté le 26 septembre 2025 la loi sur la transparence des personnes morales et l’identification des ayants droit économiques, et une révision de la loi sur le blanchiment d’argent. Les autorités accéderont plus vite aux informations sur les bénéficiaires effectifs. Le GCBF estime que des lacunes subsistent, notamment sur les activités de conseil, les structures complexes et les rapports fiduciaires, et demande une application systématique des mesures visant les sociétés coquilles.
Le contexte n’allège pas la charge. Le MROS a enregistré 21 087 communications de soupçons en 2025, contre 15 141 en 2024, soit une hausse de 39 % en un an. Le volume de données traité a quadruplé depuis 2020.
La Suisse a supprimé les actions au porteur, imposé les registres d’actionnaires et créé son registre de transparence. Restent les sociétés qui n’ont ni bureau, ni salarié, ni chiffre d’affaires, et qui continuent d’ouvrir des comptes.