Vue du centre d'arnaques en ligne de Shwe Kokko, à Myawaddy, en Birmanie

Birmanie : les centres d’arnaque en ligne se déplacent

En Birmanie, les centres d’arnaque en ligne se déplacent le long de la frontière thaïlandaise pour échapper à une nouvelle loi qui prévoit désormais la peine de mort. Sous la pression conjointe de Pékin et de Washington, où le Trésor américain évalue à plus de 10 milliards de dollars les pertes subies par des ressortissants en 2024, le régime birman a fait voter mardi 28 juillet des sanctions pénales sévères. Sur le terrain pourtant, les réseaux mafieux ne ferment pas boutique. Ils migrent, tout simplement.

Le chiffre donne le vertige. Selon les données du Trésor américain, les opérations d’escroquerie menées en Asie du Sud-Est auraient fait perdre plus de 10 milliards de dollars, soit environ 8,8 milliards d’euros, à des ressortissants américains pour la seule année 2024. Depuis les centres installés le long de la frontière thaïlandaise, des centaines de milliers de personnes, souvent recrutées sous la contrainte, tentent d’escroquer des internautes de pays plus riches en leur faisant miroiter la fortune ou l’amour. Les faux scénarios sont peaufinés à l’aide d’outils d’intelligence artificielle, rendant les arnaques toujours plus convaincantes.

Cette industrie criminelle a prospéré dans une Birmanie plongée dans la guerre civile depuis le coup d’État militaire de février 2021, un chaos propice à l’implantation de zones grises échappant à tout contrôle. Pékin et Washington, dont les ressortissants comptent parmi les cibles privilégiées de ces réseaux, exercent depuis plusieurs mois une pression croissante sur Naypyidaw pour qu’elle agisse.

Naypyidaw sort l’arme de la peine capitale

C’est sous cette pression internationale que le Parlement birman a adopté, mardi 28 juillet, une loi instaurant des sanctions pénales sévères à l’encontre des personnes impliquées dans les centres d’arnaque en ligne. Le vote a été annoncé en direct à la télévision par le président du Parlement, Aung Lin Dwe, après que les deux chambres eurent négocié une série d’amendements. La peine de mort pourra désormais être appliquée en cas de violence, de torture, d’enlèvement ou de détention visant à contraindre des personnes à participer aux escroqueries.

Le texte cible en priorité les organisations mafieuses qui recourent au travail forcé, un phénomène documenté depuis des années par plusieurs organisations et repris par de nombreux médias régionaux. Reste à savoir si la sévérité affichée se traduira par des poursuites effectives, dans un pays où l’appareil judiciaire reste largement sous le contrôle de la junte.

Le mirage de la fermeture

Sur le terrain, la répression ressemble surtout à un jeu de piste. En octobre 2025, l’armée birmane avait mené un raid spectaculaire sur KK Park, l’un des plus vastes complexes d’arnaque de la région, avant d’expulser des milliers de travailleurs étrangers quelques jours plus tard. Un habitant vivant à proximité d’une zone contrôlée par la Démocratic Karen Benevolent Army résumait ainsi la situation aux journalistes du média The Irrawaddy : « KK Park est à l’arrêt pour l’instant. Ils déplacent encore le matériel. »

Car c’est bien de déplacement qu’il s’agit, pas de disparition. Les activités repérées à KK Park se redéploient vers Shwe Kokko, Kyauk Khet, Payathonzu, Wankha ou Thaepone, ainsi que vers la ville de Myawaddy elle-même. Une partie du dispositif s’éparpille aussi de l’autre côté de la frontière, du côté thaïlandais de Mae Sot, ou plus profondément à l’intérieur du territoire birman, jusqu’à Yangon et Mandalay.

Une frontière tenue par des milices, pas par l’État

Cette mobilité permanente s’explique par la nature même du pouvoir dans la région frontalière. Les zones concernées sont contrôlées non par l’administration centrale birmane, mais par des milices comme la Karen Border Guard Force, alliée à la junte, ou la Démocratic Karen Benevolent Army. Ce sont elles qui, de fait, arbitrent l’implantation ou le repli des centres d’arnaque selon les rapports de force locaux et la pression du moment.

Le scénario n’est pas inédit. En mars 2025 déjà, une précédente vague de répression avait conduit au rapatriement d’environ 8 000 travailleurs étrangers depuis Shwe Kokko, sans que l’écosystème criminel ne s’effondre pour autant. Quelques mois plus tard, les mêmes zones, ou presque, accueillaient nombre de ces activités.

La loi votée le 28 juillet à Naypyidaw pourrait donc surtout jouer un rôle diplomatique, celui de répondre aux exigences de Pékin et de Washington sans bouleverser un équilibre local où les milices frontalières tirent, elles aussi, leur part des profits. Les centres d’arnaque en ligne, eux, continuent de trouver refuge un peu plus loin sur la carte.


Source : Courrier International (https://www.courrierinternational.com/article/asie-en-birmanie-les-centres-d-arnaque-en-ligne-se-deplacent-pour-echapper-aux-poursuites_254467)