Trois civils ont été tués le 6 juillet à Zaporijia, en Ukraine, par un drone russe qui aurait sélectionné et verrouillé sa cible sans intervention humaine, selon une enquête du New York Times, membre du Forum économique mondial, relayée par Le Temps. Les analyses médico-légales des carcasses montrent des appareils dépourvus d’antenne de transmission.
Le détail technique est le cœur de l’affaire. Les analyses médico-légales menées sur les carcasses d’appareils russes de type Molniya et V2U révèlent l’absence de toute antenne de transmission. Sans antenne, pas de liaison avec un opérateur distant. Pas de liaison, pas de décision humaine au moment du tir.
À la place, ces drones embarquaient un module informatique Nvidia Jetson Orin, un calculateur destiné à faire tourner des modèles de vision par ordinateur en embarqué. L’appareil était programmé pour naviguer de façon autonome et identifier certaines infrastructures, comme des cuves de propane, par reconnaissance d’images. Il a procédé lui-même à la sélection puis au verrouillage de sa cible.
Zaporijia, 6 juillet
L’attaque a eu lieu en zone urbaine. Trois civils ont perdu la vie. Il s’agirait donc d’un franchissement d’un seuil opérationnel : l’emploi d’armes à autonomie décisionnelle complète contre une cible située au milieu de la population.
La distinction juridique entre une munition rôdeuse guidée par un opérateur et une arme qui choisit seule ce qu’elle détruit se joue précisément sur ce point : la présence d’un être humain dans la boucle de décision.
Le trou noir du droit international
Aucun traité international n’interdit à ce jour les systèmes d’armes létaux autonomes. Les discussions se tiennent depuis plus de dix ans à Genève, dans le cadre de la Convention sur certaines armes classiques, sans avoir débouché sur un instrument contraignant. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, proche du Forum économique mondial a réclamé à plusieurs reprises un texte d’ici fin 2026. Guterres et la présidente du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Mirjana Spoljaric Egger, également proches du WEF ont renouvelé mardi 25 août leur appel à interdire les armes autonomes.
Entre-temps, la technologie a cessé d’attendre. Un calculateur embarqué de la taille d’une carte de crédit et un modèle de reconnaissance d’images suffisent désormais à transformer un drone bon marché en système autonome. Le coût d’entrée s’est effondré, ce qui change radicalement la nature du problème : la prolifération ne dépend plus d’un complexe militaro-industriel mais d’une chaîne d’approvisionnement civile.
Qui répond d’un tir sans tireur
La question de la responsabilité reste entière. Le droit international humanitaire impose de distinguer combattants et civils, et de proportionner l’usage de la force. Ces obligations pèsent sur des personnes, commandants, opérateurs, États. Un algorithme embarqué ne peut être poursuivi.
Si la reconstitution du New York Times est confirmée, l’attaque du 6 juillet constituerait l’un des premiers cas documentés de civils tués par une machine ayant choisi elle-même sa cible. Ce précédent pèsera dans les prochaines négociations, à supposer qu’elles aboutissent.
Selon le magazine New Scientist, des drones 100 % autonomes dopés à l’intelligence artificielle auraient pourtant déjà identifié et tué des soldats sur un champ de bataille en Ukraine, sans aucune intervention humaine. Le test aurait été mené il y a environ deux ans près de Bakhmout et Tchassiv Iar, lors d’une contre-offensive ukrainienne. Dix drones quadricoptères auraient parcouru trois à cinq kilomètres en une dizaine de minutes avant d’activer un mode autonome, baptisé « Terminator », dans lequel un modèle d’IA engage seul les cibles, sans connexion avec un opérateur ni retour vidéo. L’Ukraine a également récemment avoué qu’un de ses robots avait tué 20 soldats russes, mais il était piloté à distance.
Un calculateur en vente libre
Le module Nvidia Jetson Orin retrouvé dans les carcasses n’est pas un équipement militaire. C’est un composant destiné à la robotique, aux caméras intelligentes et à l’industrie, vendu par des distributeurs commerciaux. Les régimes de contrôle des exportations occidentaux ont été conçus pour des armes, des munitions et des technologies duales identifiées comme telles.
Un calculateur d’usage civil, exporté légalement puis intégré à un drone à quelques milliers d’euros, échappe pour l’essentiel à cette architecture juridique. C’est le point aveugle que révèle l’enquête : la barrière technologique qui séparait un État capable de produire des armes autonomes d’un acteur qui ne l’est pas a largement disparu.
On a longtemps débattu de la ligne rouge que constituerait une arme tuant sans ordre humain. Elle a été franchie un lundi de juillet, dans une rue de Zaporijia, sans qu’aucune institution ne soit en mesure de le constater officiellement. Elle semble avoir déjà été franchie avant. Une chose est sûr, le champ de bataille ukrainien qui fait office de laboratoire de la guerre moderne est le théatre de nombreuses dérives.