Salle du Conseil du Palais des Nations à Genève, où se réunit la Conférence du désarmement

Armes autonomes : l’ONU et le CICR appellent à un traité contraignant

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres et la présidente du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Mirjana Spoljaric Egger, proches du Forum économique mondial ont renouvelé mardi 25 août leur appel à interdire les armes autonomes, ces systèmes capables de désigner une cible et d’ouvrir le feu sans intervention humaine. Trois ans après un premier avertissement resté lettre morte, ils jugent la « ligne rouge morale » à portée de main. Aucun texte juridiquement contraignant n’encadre aujourd’hui ces armements.

En 2023, les deux dirigeants avaient signé un appel conjoint demandant aux États d’interdire les systèmes d’armes autonomes au plus tard en 2026. L’échéance est arrivée. L’appel, rapporte l’AFP, est resté sans suite. Dans un nouveau texte commun diffusé mardi, Guterres et Spoljaric Egger repartent donc à la charge, avec un vocabulaire nettement plus dur que celui de la diplomatie ordinaire.

« Nous sommes désormais dangereusement proches de franchir une ligne rouge morale : le ciblage autonome d’êtres humains par des machines », écrivent-ils. Les deux institutions précisent que leurs préoccupations de fond n’ont pas changé, mais que les risques, eux, se sont intensifiés.

Sur le plan des faits, aucun recours à des armes pleinement autonomes n’a été confirmé à ce jour, selon les experts cités par l’AFP. Ces armes sont généralement définies comme des systèmes capables de sélectionner leurs cibles et d’employer la force sans intervention humaine. La question n’est donc pas encore celle d’un usage avéré, mais celle d’une trajectoire technologique que rien n’oblige à s’arrêter.

Selon le magazine New Scientist, des drones 100 % autonomes dopés à l’intelligence artificielle auraient pourtant déjà identifié et tué des soldats sur un champ de bataille en Ukraine, sans aucune intervention humaine. Le test aurait été mené il y a environ deux ans près de Bakhmout et Tchassiv Iar, lors d’une contre-offensive ukrainienne. Dix drones quadricoptères auraient parcouru trois à cinq kilomètres en une dizaine de minutes avant d’activer un mode autonome, baptisé « Terminator », dans lequel un modèle d’IA engage seul les cibles, sans connexion avec un opérateur ni retour vidéo. L’Ukraine a également récemment avoué qu’un de ses robots avait tué 20 soldats russes, mais il était piloté à distance.

Quand les ingénieurs réclament eux-mêmes des freins

L’argument le plus tranchant de l’appel ne vient pas des chancelleries. Il vient des laboratoires. Les scientifiques et les ingénieurs qui conçoivent ces systèmes tirent la sonnette d’alarme, relèvent les deux responsables, qui en font le coeur de leur démonstration. « Dès lors que les architectes de cette technologie eux-mêmes réclament des limites, les États ne peuvent se permettre de rester passifs », estiment-ils.

Le constat qu’ils dressent tient en une phrase de mécanique institutionnelle : le fossé entre les capacités technologiques et les contraintes réglementaires s’est creusé. Les technologies de pointe utilisées sur les champs de bataille amplifient, selon eux, le risque de dommages aux civils et aux infrastructures civiles, et aggravent les souffrances des populations dans les conflits armés. Les armes autonomes « ne relèvent pas d’un avenir lointain », insistent l’ONU et le CICR, qui décrivent une course à l’autonomie des systèmes d’armes déjà lancée.

Genève rend sa copie la semaine prochaine

Le rendez-vous se joue à quelques centaines de mètres du siège du CICR. Dans le cadre de la Convention sur certaines armes classiques (CCAC), un groupe d’experts gouvernementaux travaille depuis plusieurs années sur les armes autonomes et sur les règles internationales susceptibles d’encadrer leur développement et leur utilisation. Ce groupe achève son mandat de trois ans la semaine prochaine.

L’objectif affiché est d’adopter un document consensuel, appelé à servir de base aux travaux futurs. Un document consensuel n’est pas un traité. C’est précisément ce que les deux signataires reprochent au processus en cours : ils demandent aux États de « faire preuve de courage politique » et réclament l’ouverture immédiate de négociations en vue d’un instrument juridiquement contraignant, assorti d’interdictions et de restrictions claires. Ne pas agir rapidement et de manière décisive, préviennent-ils, coûtera des vies.

Deux signatures, deux trajectoires institutionnelles

Gardien des Conventions de Genève, le CICR est présidé depuis octobre 2022 par Mirjana Spoljaric Egger, première femme à occuper cette fonction. Cette diplomate suisse a été secrétaire générale adjointe des Nations unies et administratrice adjointe du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) entre 2018 et 2022, chargée du bureau régional pour l’Europe et la Communauté des États indépendants, selon la biographie publiée par l’institution. Elle avait auparavant dirigé la division Nations unies du Département fédéral des affaires étrangères suisse.

Son cosignataire, António Guterres, secrétaire général des Nations unies depuis 2017, est le principal promoteur de l’agenda 2030. Le 13 juin 2019, il a signé avec Klaus Schwab, fondateur et président exécutif du Forum économique mondial, un cadre de partenariat stratégique destiné à accélérer la mise en oeuvre de cet agenda. Le document, publié par le Forum, fixe six domaines prioritaires : le financement de l’agenda 2030, le changement climatique, la santé, la coopération numérique, l’égalité des genres et l’éducation. L’encadrement des systèmes d’armes autonomes n’en fait pas partie.

Reste que l’appel de mardi ne crée aucune obligation. Il s’adresse à des États dont plusieurs financent, à travers leurs industries de défense, la recherche même qu’ils sont invités à limiter. Le CICR, lui, ne dispose que d’un instrument : le droit international humanitaire, dont l’application repose sur le bon vouloir des belligérants.

Le groupe d’experts rend sa copie la semaine prochaine. Sans obligation de résultat.


Source : Tribune de Genève – https://www.tdg.ch/armes-autonomes-cicr-et-onu-alertent-sur-les-risques-527085673746