En octobre 1927, la cour d’assises de Paris examine le meurtre de Symon Petlioura, figure de l’indépendance ukrainienne, abattu un an plus tôt par Samuel Schwartzbard. Très rapidement, les débats dépassent la seule responsabilité de l’accusé pour se concentrer sur les pogroms ayant frappé les populations juives en Ukraine au lendemain de la Première Guerre mondiale. Un procès historique qui continue d’alimenter les recherches et les débats, près d’un siècle plus tard.
Le 18 octobre 1927, Paris devient le théâtre d’un procès hors du commun. Dix-sept mois après l’assassinat de Symon Petlioura, ancien dirigeant militaire et politique de la République populaire ukrainienne, Samuel Schwartzbard, un anarchiste juif comparaît devant les assises. Celui-ci revendique son geste en affirmant avoir voulu venger les milliers de victimes juives des pogroms perpétrés en Ukraine durant les années 1919 et 1920.
Le rôle de Symon Petlioura dans les pogroms antijuifs de 1919-1920
Le rôle de Symon Petlioura qui fût l’un des personnages les plus importants du mouvement national, le commandant suprême de l’Armée et le troisième président de la République populaire ukrainienne dans les pogroms antijuifs de 1919-1920 est l’un des sujets les plus débattus de l’histoire de l’Ukraine contemporaine. Autonomiste puis indépendantiste, Symon Petlioura participe à la formation d’une armée ukrainienne et lutte contre le bolchevisme et l’Armée blanche durant la révolution russe.
Entre 1918 et 1921, pendant la guerre civile qui suit la révolution russe, l’Ukraine est le théâtre d’une vague de pogroms d’une ampleur exceptionnelle. Les historiens estiment que 50 000 à 200 000 Juifs sont tués. Toutes les forces armées présentes sur le territoire sont impliquées à des degrés divers : les armées nationalistes ukrainiennes, les armées blanches de Denikine, certaines unités bolcheviques, des bandes indépendantes et, plus marginalement, des unités polonaises.
Aucun document historique connu ne montre que Symon Petlioura ait donné l’ordre d’organiser ou de commettre des pogroms. Au contraire, plusieurs documents montrent qu’il condamna officiellement les violences antijuives. En août 1919, il publie notamment un ordre exigeant la répression des auteurs de pogroms et rappelant que ceux-ci nuisent à la cause ukrainienne. Son gouvernement crée également une commission chargée d’enquêter sur ces violences. Des historiens comme Taras Hunczak soutiennent que Petlioura était personnellement opposé à l’antisémitisme, qu’il avait intégré des ministres juifs dans son gouvernement et qu’il tenta, dans un contexte de guerre civile chaotique, de réprimer les pogroms sans disposer d’un contrôle effectif sur toutes ses troupes.
D’autres chercheurs, parmi lesquels Peter Kenez ou Henry Abramson, estiment que, même sans avoir ordonné les massacres, Petlioura porte une lourde responsabilité en tant que chef de l’État, car il n’a pas pris suffisamment tôt les mesures nécessaires pour empêcher les crimes commis par des unités relevant de son autorité. Du côté soviétique, Petlioura est qualifié d’antisémite.
Symon Petlioura et la franc-maçonnerie
Symon Petlioura appartenait à la franc-maçonnerie ukrainienne. Les sources ne s’accordent pas sur la date de son initiation : certaines la situent dès 1906 dans une loge de Kiev, tandis que d’autres ne le font apparaître qu’au sein de la loge “Jeune Ukraine” durant la période révolutionnaire de 1916-1917. En revanche, son rôle de Grand Maître de la Grande Loge d’Ukraine à partir de 1919 est largement documenté.
L’exil polonais de Petlioura et son rapprochement avec le sioniste Vladimir Jabotinsky
Après la prise de Kiev par l’Armée rouge en février 1919, Symon Petlioura poursuit le combat contre les bolcheviks avant de quitter définitivement l’Ukraine en octobre 1920. Réfugié à Varsovie, il conclut le 22 avril 1920 un accord avec le premier ministre polonais Józef Piłsudski reconnaissant l’indépendance de l’Ukraine en échange de concessions territoriales à la Pologne, un compromis vivement contesté par une partie des nationalistes ukrainiens.
Après la défaite de ses troupes, internées en Pologne en novembre 1920, Petlioura tente en 1921 de s’allier au dirigeant sioniste Vladimir Jabotinsky pour créer une gendarmerie chargée de protéger les populations juives lors d’une éventuelle reconquête de l’Ukraine, mais le projet échoue. À la suite de cette affaire, Jabotinsky doit démissionner de l’Organisation sioniste mondiale en janvier 2023. Après avoir fondé en 1925 l’Union mondiale des sionistes révisionnistes, Jabotinsky reste encore dans le cadre du mouvement sioniste officiel pendant une dizaine d’années. En 1932, il est initié dans la franc-maçonnerie. En 1935, les révisionnistes quittent définitivement l’Organisation sioniste mondiale et créent la Nouvelle Organisation sioniste (New Zionist Organization), concurrente de l’OSM. Cette rupture est motivée par des divergences sur la stratégie politique, les relations avec les Britanniques et la revendication explicite d’un État juif. Jabotinsky est ensuite radié de la franc-maçonnerie en 1936 pour avoir « introduit des métaux dans le Temple ».
Durant l’exil Polonais de Petlioura la Russie soviétique n’aura eu de cesse de le réclamer aux autorités polonaises et a même tenté de l’assassiner à l’automne 1923. Il était toutefois protégé par Józef Piłsudsk. Petlioura fut toutefois contraint de quitter la Pologne cette même année après le rapprochement entre Varsovie et Moscou. Il rejoint alors Budapest, Vienne, Zurich, Genève avant de finalement s’installer à Paris en 1924[, où il poursuit son combat pour l’indépendance ukrainienne en dirigeant le gouvernement en exil et en publiant notamment l’hebdomadaire Tryzub (« Trident ») sous plusieurs pseudonymes.
Un procès au retentissement international
La controverse autour du rôle joué par Petlioura lors des pogroms prend une dimension internationale après son assassinat à Paris, le 25 mai 1926, par Schwartzbard. L’affaire passionne alors l’opinion publique française et internationale. Deux lectures s’opposent immédiatement. Pour les uns, Schwartzbard est un homme ayant rendu justice aux victimes d’une tragédie historique. Pour les autres, il pourrait avoir été manipulé, voire utilisé par les services soviétiques afin d’éliminer une personnalité incarnant toujours l’idée d’une Ukraine indépendante.
Malgré huit jours d’audience, le procès ne permet pas d’établir avec certitude les circonstances exactes ayant conduit au meurtre. Plusieurs zones d’ombre subsistent encore aujourd’hui, notamment en raison de l’absence d’accès complet aux archives de la Guépéou, la police politique soviétique des années 1920.
Parmi les éléments les plus intrigants figure un appel téléphonique reçu par Samuel Schwartzbard peu avant les tirs mortels. Selon son témoignage, il aurait retrouvé sa victime après avoir recherché son visage dans une encyclopédie. Pourtant, ce coup de téléphone laisse supposer que quelqu’un aurait pu lui signaler le moment opportun pour passer à l’action.
Autre détail relevé par les enquêteurs : un message adressé à son épouse le jour même de l’assassinat. Dans cette lettre, Schwartzbard annonce vouloir « venger les pogroms » et demande à sa femme de faire preuve de courage. Or l’horodatage montre que le document a été expédié alors que son auteur était déjà arrêté par la police. Cette incohérence laisse envisager l’intervention d’un tiers, une hypothèse finalement écartée au cours de l’enquête.
Une implication des services soviétiques
Le dossier fait également apparaître la présence récurrente d’un personnage mystérieux : Mikhaïl Volodine. Cet émigré russe, proche des milieux anarchistes, fréquente aussi bien Samuel Schwartzbard que des proches de Symon Petlioura. Aperçu à plusieurs reprises auprès de représentants soviétiques, il est également présent à proximité des lieux du crime. Si plusieurs témoins le soupçonnent d’avoir travaillé pour les services soviétiques, aucun élément décisif ne permet de démontrer son implication directe. Lors du procès, les services spéciaux allemands informèrent leurs homologues français que Schwartzbard aurait agi sur ordre d’un émissaire lié à Christian Rakovsky, l’ambassadeur soviétique en France et que c’est Volodin qui aurait consolidé l’opération. Pourtant, il ne fut jamais jugé par un tribunal français pour complicité de meurtre, et put quitter la France rapidement après le meurtre.
Du côté de la propagande soviétique, l’affaire fut habilement retournée : une campagne de presse transforma le procès du meurtrier en condamnation sans appel de sa victime, avec le soutien du Parti communiste français.
Des soutiens français majoritairement de gauche, pacifistes, socialistes, juifs ou proches de la franc-maçonnerie
Le climat politique contribue également à la singularité de ce procès. Les soutiens de Samuel Schwartzbard comptent plusieurs personnalités de premier plan, parmi lesquelles Romain Rolland, Maxime Gorki, le franc-maçon, Joseph Kessel, Léon Blum, proche des réseaux maçonniques ou encore Albert Einstein. Face à eux, les représentants de l’émigration ukrainienne peinent à faire entendre leur version des faits, dans un débat fortement polarisé où la presse française se divise selon ses sensibilités politiques.
L’avocat Henry Torrès joue un rôle central dans cette stratégie de défense. Figure majeure du barreau parisien, il déplace progressivement le cœur des débats. Plutôt que de concentrer les audiences sur la responsabilité pénale de son client, il invite les jurés à examiner les massacres commis contre les populations juives en Ukraine. Les violences deviennent ainsi le véritable sujet du procès, reléguant au second plan le meurtre de Symon Petlioura.
Un procès des pogroms ?
Les témoignages des survivants des pogroms marquent profondément les jurés. Les récits évoquant les massacres, les pillages et les violences contre les civils suscitent une vive émotion. À l’inverse, les anciens responsables du gouvernement ukrainien, souvent contraints de s’exprimer dans un français approximatif, peinent à expliquer la complexité du contexte militaire et politique de l’époque.
À l’issue des audiences, Samuel Schwartzbard est acquitté. Les jurés reconnaissent la matérialité des faits mais estiment que son acte ne revêt pas un caractère criminel justifiant une condamnation. Il retrouve immédiatement la liberté et ne doit verser qu’un franc symbolique à la veuve de Symon Petlioura.
Selon plusieurs historiens et juristes, cette décision s’inscrit dans le fonctionnement particulier de la justice criminelle française de l’époque. Les jurés délibèrent alors sans magistrat professionnel à leurs côtés, ce qui favorise un nombre important d’acquittements, notamment dans les affaires qualifiées de crimes passionnels ou de crimes politiques.
Pour une partie de la diaspora ukrainienne installée en France, ce verdict constitue un choc durable. Beaucoup estiment que le procès a durablement associé l’image de l’Ukraine aux pogroms, éclipsant les débats sur les responsabilités réelles des différents acteurs de la guerre civile ukrainienne.
Une affaire à l’origine de la LICRA
En France, ce procès aura également pour conséquence la fondation de la Ligue contre les pogroms qui deviendra par la suite la LICRA. Le franc-maçon, Bernard Lecache, issu d’une famille juive d’Ukraine et proche du parti communisme avant de rejoindre la SFIO suit le procès en tant que journaliste au Quotidien. Voulant apporter son aide à Samuel Schwartzbard, il se lance dans une campagne médiatique et fonde la Ligue contre les pogroms qui deviendra la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) après l’acquitement de Schwartzbard puis la LICRA en 1980, à l’initiative de Robert Badinter, « ami du Grand Orient de France » selon les propres termes du GODF.
Près d’un siècle plus tard, l’affaire Petlioura demeure un sujet sensible. Alors que l’Ukraine cherche à réhabiliter certaines figures de son combat pour l’indépendance, le nom de Symon Petlioura retrouve une place dans le débat historique. Les autorités ukrainiennes envisagent désormais le rapatriement de sa dépouille à Kiev afin de lui rendre un hommage officiel.
Sources
La Croix – Le procès Schwartzbard, un procès des pogroms.
Sur l’appartenance à la franc-maçonnerie de Symon Petlioura :
- Franc-Maçonnerie Magazine – Ukraine et Russie : deux franc-maçonneries sœurs pour le meilleur et parfois pour le pire. L’article rappelle que Symon Petlioura appartenait à la franc-maçonnerie ukrainienne et évoque son rôle de dirigeant de la Grande Loge d’Ukraine.
- Symon Petliura and the Jews: A Reappraisal. Cet ouvrage universitaire fait référence sur les relations entre Petlioura et les pogroms et comporte plusieurs développements sur son engagement politique et ses réseaux, y compris maçonniques.
- Historical Dictionary of Ukraine. La notice consacrée à Petlioura mentionne son implication dans la franc-maçonnerie ukrainienne.
- Les travaux de l’historien ukrainien Yaroslav Dashkevych abordent également la place de Petlioura dans les réseaux maçonniques de l’Ukraine révolutionnaire.
Sur la date de son initiation
Les sources ne sont pas unanimes :
- certaines situent son initiation à Kiev dès 1906 ;
- d’autres le font apparaître dans la loge Jeune Ukraine (Moloda Ukraina) entre 1916 et 1917 ;
- en revanche, son rôle de Grand Maître de la Grande Loge d’Ukraine à partir de 1919 est beaucoup mieux documenté (Franc-Maçonnerie Magazine)