La mort de Simon Andriesz, ancien cadre de BGC Partners devenu lanceur d’alerte, place la Financial Conduct Authority britannique sous pression. Après avoir transmis des éléments concernant les liens entre Howard Lutnick et Jeffrey Epstein et dénoncé le traitement qui lui aurait été réservé, le financier britannique est mort en Thaïlande le 23 septembre. Des députés réclament désormais une évaluation indépendante de la manière dont le régulateur protège ceux qui signalent de possibles irrégularités.
Le décès de Simon Andriesz ouvre un nouveau chapitre dans une affaire mêlant finance internationale, régulation britannique et ramifications du dossier Jeffrey Epstein. Ancien cadre supérieur de BGC Partners, société de courtage membre du Forum économique mondial, le Britannique avait consacré plusieurs années à transmettre aux autorités des informations concernant son ancien employeur et les relations d’affaires qu’il disait avoir mises au jour entre Jeffrey Epstein et Howard Lutnick, aujourd’hui secrétaire américain au Commerce.
Simon Andriesz est mort le 23 septembre 2026 en Thaïlande. Sa famille a indiqué qu’il s’était suicidé et qu’aucun élément ne permettait de soupçonner l’intervention d’un tiers. Sa disparition intervient quelques semaines après plusieurs prises de parole publiques au cours desquelles il avait sévèrement critiqué la Financial Conduct Authority, le régulateur britannique des marchés financiers.
L’affaire suscite désormais une réaction politique à Londres. Un groupe de parlementaires britanniques estime que les circonstances entourant le parcours du lanceur d’alerte soulèvent des questions sur la manière dont la FCA reçoit, accompagne et protège les personnes signalant de possibles infractions dans le secteur financier.
John McDonnell, député travailliste et président du groupe parlementaire multipartite consacré à la fraude à l’investissement et à l’équité des services financiers, a qualifié la mort d’Andriesz de « tragédie profonde et évitable ». Les parlementaires demandent que la FCA finance une évaluation indépendante de son dispositif de traitement des lanceurs d’alerte.
Des documents concernant Howard Lutnick et Jeffrey Epstein
Au cœur du dossier se trouvent les recherches effectuées par Simon Andriesz dans les documents rendus publics concernant Jeffrey Epstein. L’ancien cadre avait notamment identifié des éléments qu’il estimait incompatibles avec certaines déclarations publiques de Howard Lutnick sur la nature et la durée de ses rapports avec le financier américain, mort en prison en 2019.
Une précédente enquête de la BBC avait notamment rapporté l’existence d’une chaîne d’e-mails datant de 2018 dans laquelle Lutnick et Epstein évoquaient une entreprise dans laquelle ils étaient tous deux impliqués. Andriesz avait communiqué ses découvertes à des responsables politiques américains de la commission de surveillance de la Chambre des représentants.
Le dossier comporte également une photographie datant de 2012 montrant Howard Lutnick et Jeffrey Epstein sur Little St James, l’île des Caraïbes appartenant à Epstein. Ces différents éléments ont alimenté les interrogations sur la chronologie de leurs relations.
Andriesz avait fait part de ses préoccupations à plusieurs institutions, parmi lesquelles la FCA et le FBI. Selon l’enquête initiale de la BBC, il avait déjà parlé au FBI de BGC et de Lutnick en 2020 et 2021.
Le projet impliquant Andrew Mountbatten-Windsor
Les recherches de Simon Andriesz avaient également permis d’exhumer des documents concernant un projet d’affaires remontant à 2013 et impliquant Andrew Mountbatten-Windsor, anciennement prince Andrew.
Andriesz avait résumé ce projet par une formule particulièrement abrupte : « acheter un prince ». Selon les documents rapportés par la BBC, Cantor Fitzgerald, autre entreprise historiquement liée à Howard Lutnick et au WEF, envisageait un accord permettant de tirer parti des contacts d’Andrew auprès de grandes fortunes et d’institutions souveraines.
Le montage envisagé prévoyait notamment un prêt d’un million de livres sterling à une société contrôlée par Andrew, avec une obligation d’exclusivité commerciale au bénéfice de Cantor Fitzgerald. Les discussions se seraient déroulées pendant plusieurs mois en 2013, sans finalement déboucher sur une opération. Cantor Fitzgerald n’a pas nié l’existence des discussions mais a indiqué à la BBC qu’aucune affaire n’avait finalement été conclue avec l’ancien prince.
Des accusations distinctes concernant BGC Partners
Les révélations concernant Epstein ne constituaient qu’une partie des démarches entreprises par Andriesz.
L’ancien cadre avait également transmis à la FCA des éléments destinés à étayer des accusations de mauvaise conduite au sein de BGC Partners. Parmi celles-ci figurait l’allégation selon laquelle des sommes provenant d’une réserve de commissions destinée au paiement des primes des courtiers auraient été détournées à des fins inappropriées.
BGC a contesté ces accusations. L’entreprise a également affirmé disposer de politiques solides destinées à protéger les lanceurs d’alerte et a nié avoir exercé des représailles contre Andriesz.
Certaines informations fournies par ce dernier ont néanmoins contribué à une procédure menée aux États-Unis. Une précédente enquête de la BBC rappelait qu’après son licenciement en 2017, certaines de ses accusations avaient participé à une affaire ayant conduit le régulateur américain des produits dérivés à imposer à BGC une pénalité de 3 millions de dollars pour plusieurs manquements en matière de supervision, de déclaration et de conservation des documents.
Selon le Financial Times, Andriesz avait par ailleurs reçu une récompense de 420 000 dollars des autorités américaines au titre de son activité de lanceur d’alerte. Il affirmait cependant que ses dépenses juridiques et médicales avaient largement dépassé cette somme.
Une relation devenue conflictuelle avec le régulateur britannique
Dans les mois précédant sa mort, Simon Andriesz avait publiquement fait part de son amertume à l’égard de la FCA. Lors d’un événement réunissant parlementaires, militants et lanceurs d’alerte, il avait expliqué se sentir profondément abandonné par le régulateur.
Il lui avait notamment communiqué ce qu’il considérait comme des preuves de représailles exercées par BGC et ses avocats. La FCA avait conclu que les éléments disponibles étaient insuffisants pour établir l’existence de telles représailles. Andriesz estimait que cette position avait fragilisé sa capacité à défendre son dossier devant les tribunaux.
Le Financial Times rapporte également que la FCA avait donné à Andriesz une information erronée concernant son statut et la protection accordée aux lanceurs d’alerte, erreur pour laquelle le régulateur a par la suite présenté ses excuses.
En juillet, Andriesz avait encore accusé la FCA de ne pas remplir correctement ses obligations. Le régulateur assurait de son côté avoir donné suite aux informations qu’il lui avait transmises et mettait notamment en avant une mesure de supervision adoptée à partir de ses signalements. Pour le lanceur d’alerte, la réponse était très loin du compte.
Son discours était devenu celui d’un homme persuadé que le système censé recevoir ses alertes l’avait laissé seul face à leurs conséquences professionnelles, financières et personnelles.
Une enquête interne qui ne satisfait pas les députés
Face à la controverse, la FCA a annoncé avoir chargé Lea Paterson, ancienne responsable de la Banque d’Angleterre, membre du WEF, récemment nommée administratrice non exécutive de l’autorité, d’examiner les interactions du régulateur avec Simon Andriesz.
La FCA affirme vouloir identifier les enseignements susceptibles d’être tirés de cette affaire. Le régulateur a également fait part de sa tristesse après l’annonce du décès et adressé ses condoléances à la famille et aux proches du lanceur d’alerte.
Cette réponse ne clôt cependant pas le débat. Les députés à l’origine de l’appel à une enquête souhaitent une évaluation indépendante plutôt qu’un examen conduit dans le giron de la FCA. La question dépasse désormais le seul dossier Andriesz : elle porte sur la capacité du système britannique de régulation financière à garantir qu’une personne signalant des faits potentiellement graves puisse être entendue sans être laissée sans protection face à d’éventuelles représailles.
L’affaire place ainsi le régulateur face à un enjeu de confiance. Dans un secteur où une partie des infractions ou dysfonctionnements ne peut être détectée qu’à travers des informations venues de l’intérieur des entreprises, la crédibilité des mécanismes de protection constitue un rouage essentiel du dispositif de surveillance financière.
Sources :
BBC News, « Des députés réclament une enquête après le décès du lanceur d’alerte de l’affaire Lutnick-Epstein »
Financial Times, « Le banquier britannique qui avait révélé les liens entre Lutnick et Epstein a été retrouvé mort »