L’ancienne mannequin suédoise Ebba Karlsson entend assigner l’État français pour « déni de justice », après la mort de Daniel Siad, qu’elle accusait de viol et qui n’avait jamais été entendu par les enquêteurs. La plaignante et son avocate dénoncent la lenteur du volet français de l’affaire Epstein et s’interrogent sur les occasions perdues d’auditionner cet homme de 69 ans avant son décès, le 20 juillet 2026. Une mise en cause du fonctionnement de la justice à laquelle répond le parquet de Paris, qui assure que les investigations se poursuivent.
Le volet français de l’affaire Epstein connaît un nouveau développement judiciaire. Ebba Karlsson, ancienne mannequin suédoise qui accuse Daniel Siad de l’avoir violée au début des années 1990, a annoncé son intention d’assigner l’État français pour « déni de justice ».
Dans un entretien accordé à BFMTV le 12 août, elle dénonce la lenteur avec laquelle les autorités françaises ont traité les accusations visant Daniel Siad. Son avocate, Me Colomba Grossi, a annoncé qu’une assignation civile devait être déposée contre l’État. RTL indique de son côté que la procédure doit mettre en cause le fonctionnement du service public de la justice et demander réparation pour sa cliente.
La démarche intervient quelques semaines après la mort de Daniel Siad, retrouvé sans vie le 20 juillet 2026 à son domicile de Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Âgé de 69 ans, l’homme était présenté comme un rabatteur présumé de Jeffrey Epstein et faisait l’objet de plusieurs accusations.
Son décès éteint l’action publique à son encontre. Il ne pourra donc plus être poursuivi ni répondre devant la justice des faits dont l’accusait notamment Ebba Karlsson.
« Peut-être que son arrestation aurait pu éviter sa mort »
Pour l’ancienne mannequin, la disparition de Daniel Siad laisse derrière elle une série de questions auxquelles les plaignantes craignent désormais de ne jamais obtenir de réponse.
Sur BFMTV, Ebba Karlsson affirme que plusieurs victimes d’Epstein avaient alerté les autorités sur leurs inquiétudes concernant Daniel Siad. Selon son récit, elles redoutaient qu’il puisse lui arriver quelque chose en raison des personnalités influentes qu’il aurait fréquentées.
Elle s’interroge notamment sur les raisons pour lesquelles il n’a pas été entendu plus tôt et estime qu’une intervention des autorités aurait éventuellement pu changer le cours des événements. « Peut-être que son arrestation aurait pu éviter sa mort », a-t-elle déclaré.
L’ancienne mannequin prend toutefois soin de ne pas présenter l’hypothèse d’un acte criminel comme un fait établi. Elle demande qu’une enquête approfondie permette de déterminer précisément les circonstances du décès.
À ce stade, aucun élément public ne permet d’affirmer que Daniel Siad a été tué. Selon le parquet de Nanterre, cité par Le Dauphiné Libéré, l’autopsie n’a révélé aucune « trace de violences récentes pouvant être en lien avec le décès » et n’a pas permis d’établir de cause immédiate de la mort. Des analyses complémentaires ont été ordonnées et une enquête en recherche des causes de la mort se poursuit.
Le fait que Daniel Siad soi la quatrième figure majeure liée à l’affaire Epstein à mourir, après Jeffrey Epstein en 2019, Jean-Luc Brunel en 2022 et Virginia Giuffre en 2025 est toutefois de nature à poser question.
Des accusations remontant au début des années 1990
Ebba Karlsson avait déposé plainte à Paris en février 2026. Elle accuse Daniel Siad de l’avoir fait venir de Suède à Monaco, puis en France, en lui faisant miroiter une carrière dans le mannequinat.
Elle affirme qu’il l’aurait ensuite violée à Cannes alors qu’elle avait 20 ans, avant de la présenter à Gérald Marie, ancien dirigeant de l’agence Elite, qu’elle accuse également de viol.
Daniel Siad contestait les accusations portées contre lui. Le Dauphiné Libéré rapporte par ailleurs que son avocate, Me Ménya Arab Tigrine, a qualifié l’assignation annoncée contre l’État d’« irrationnelle », faisant notamment valoir que les faits dénoncés par Ebba Karlsson remontaient à trente-six ans et étaient, selon elle, prescrits.
La plainte de l’ancienne mannequin contre Daniel Siad portait notamment sur des accusations de viol et de traite d’êtres humains. Mais celui-ci n’a jamais été entendu par les enquêteurs avant sa mort.
C’est précisément ce point qui nourrit aujourd’hui la colère d’Ebba Karlsson.
Pourquoi Daniel Siad n’a-t-il jamais été entendu ?
Dans son entretien à BFMTV, la Suédoise affirme que les plaignantes auraient été informées, à plusieurs reprises, d’une possible interpellation de Daniel Siad. Celle-ci aurait pourtant été repoussée au fil des mois.
Pour Ebba Karlsson, le cœur du problème tient moins à l’issue qu’aurait pu connaître une audition qu’au fait que celle-ci n’a jamais eu lieu. Elle rappelle que plusieurs plaintes avaient été déposées et que des témoins avaient été identifiés.
Son avocate partage ce constat. Me Colomba Grossi souligne que sa cliente ne pourra désormais jamais être confrontée à l’homme qu’elle accusait, que ce soit dans le cabinet d’un juge d’instruction ou devant une juridiction. Elle estime également que des questions concernant le fonctionnement du réseau présumé et les relations entretenues par Daniel Siad avec d’autres protagonistes risquent de rester sans réponse.
RTL rapporte surtout que le nom de Daniel Siad figurait déjà dans l’enquête préliminaire, puis dans l’information judiciaire ouverte en 2019, sans qu’il ait été auditionné. Selon Me Grossi, son nom apparaîtrait environ 800 fois, après retrait des doublons, parmi les quelque 1,5 million de documents constituant les « Epstein files ».
Le parquet de Paris défend la stratégie d’enquête
Face aux interrogations suscitées par cette absence d’audition, le parquet de Paris a apporté sa propre explication.
Deux jours après l’annonce de la mort de Daniel Siad, la procureure de Paris a indiqué que l’enquête-cadre ouverte le 18 février 2026 pour traite des êtres humains en bande organisée et association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime continuait malgré l’extinction de l’action publique concernant Daniel Siad.
Cette enquête, confiée à l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains, doit notamment permettre d’identifier l’ensemble des personnes susceptibles d’être mises en cause.
Le parquet a également expliqué que Daniel Siad faisait l’objet de techniques spéciales d’enquête, notamment d’écoutes téléphoniques. Selon la procureure de Paris, celles-ci n’avaient pas fourni, avant sa mort, d’éléments justifiant une interpellation immédiate.
Une justification que conteste la défense d’Ebba Karlsson, pour laquelle l’existence de plaintes circonstanciées et la présence ancienne de Daniel Siad dans le dossier auraient dû conduire, au minimum, à son audition.
Une mort vécue comme une injustice par les plaignantes
Pour Ebba Karlsson, le décès de Daniel Siad représente désormais un point de non-retour. « La mort de Daniel Siad a été vécue comme une injustice pour nous les victimes », a-t-elle expliqué à BFMTV. Elle affirme également que les femmes concernées avaient prévenu les autorités de leurs craintes quant à sa sécurité.
Cette disparition prive en effet les enquêteurs d’une possible source d’informations, mais aussi les plaignantes d’une confrontation judiciaire avec celui qu’elles mettaient en cause.
La mort de Daniel Siad rappelle également celle de Jean-Luc Brunel, autre figure du volet français de l’affaire Epstein. Proche du financier américain, l’ancien agent de mannequins avait été retrouvé mort dans sa cellule de la prison de la Santé, à Paris, en février 2022. RTL souligne ainsi que Daniel Siad est le deuxième mis en cause du volet français à mourir avant la tenue d’un procès.
Ces rapprochements ne permettent toutefois pas, en eux-mêmes, d’établir un lien entre les différents décès.
Innocence en danger attaque également l’État
Ebba Karlsson n’est pas la seule à mettre en cause la réponse judiciaire française. L’association Innocence en danger a également engagé une procédure contre l’État pour « déni de justice ».
L’organisation, à l’origine de premiers signalements adressés au parquet de Paris dès 2019 concernant un possible volet français de l’affaire Epstein, dénonce une « inertie flagrante », des délais excessifs et un manque de transparence dans les investigations. Elle estime que le temps écoulé est particulièrement préjudiciable lorsqu’il s’agit d’enquêter sur des violences sexuelles anciennes.
Au fil des années, les témoins peuvent disparaître, les souvenirs s’altérer, certains éléments matériels devenir plus difficiles à exploiter et des personnes mises en cause mourir avant d’avoir pu être interrogées.
Pour l’association comme pour les avocats de certaines plaignantes, la mort de Daniel Siad donne désormais une illustration très concrète de cette problématique.
Le volet français de l’affaire Epstein reste ouvert
L’assignation annoncée par Ebba Karlsson ne pourra pas faire renaître les poursuites contre Daniel Siad. Son objectif est différent : obtenir réparation et faire examiner une éventuelle responsabilité de l’État dans le fonctionnement du service public de la justice.
En parallèle, l’enquête française se poursuit pour déterminer si d’autres personnes peuvent être mises en cause dans le cadre des investigations ouvertes autour des ramifications françaises du dossier Epstein.
Pour Ebba Karlsson, l’enjeu est désormais autant judiciaire qu’institutionnel. Pourquoi Daniel Siad, dont le nom était connu des enquêteurs et qui faisait l’objet de plaintes, n’a-t-il jamais été entendu ? Les techniques d’enquête mises en œuvre justifiaient-elles de différer son audition ? Et la justice française a-t-elle traité ce dossier dans un délai raisonnable ?
L’assignation pour « déni de justice » doit désormais déplacer ces interrogations sur un nouveau terrain : celui de la responsabilité de l’État et des moyens mis en œuvre par l’institution judiciaire dans l’un des dossiers criminels internationaux les plus scrutés de ces dernières années.
Sources :
BFMTV — Interview d’Ebba Karlsson du 12 août 2026, citée et retranscrite dans les éléments sources fournis et reprise par Le Dauphiné Libéré.