Le siège de la Banque centrale européenne et la skyline de Francfort au lever du jour

Adhésion à l’euro : la Pologne joue la montre

La Pologne a enregistré une croissance de 3,6 % en 2025, l’une des meilleures performances de l’Union européenne, quand la zone euro plafonnait à 1,2 % et la France peinait à 0,9 %. Ce contraste nourrit le discours du premier ministre polonais, Donald Tusk, proche du Forum économique mondial, qui estime que son « économie va clairement mieux que les autres pays de la zone euro ». Vingt-deux ans après son entrée dans l’Union européenne, Varsovie continue pourtant de repousser, année après année, son adhésion à la monnaie unique.

Selon les données de l’office polonais de la statistique (GUS), reprises par la direction générale du Trésor français, l’économie polonaise a progressé de 3,6 % en 2025, et le rythme s’est maintenu au premier trimestre 2026 avec une croissance de 3,2 % sur un an. Le taux de chômage, à 3,1 %, est historiquement bas et très inférieur à la moyenne de la zone euro, qui s’établit autour de 5,9 %. Le salaire brut moyen a progressé de 8,8 % sur un an, à 2 100 euros, pendant que le salaire minimum bondissait de 10,2 %, à 1 100 euros. L’inflation, à 3,3 %, est retombée à son plus bas niveau depuis 2019.

Face à ces chiffres, la comparaison avec les pays de la zone euro est sans appel. Selon l’Insee, la France a terminé l’année 2025 sur une croissance de 0,9 %. Dans l’ensemble de la zone euro, la progression du produit intérieur brut s’est limitée à 1,2 % sur la même période. De quoi donner du poids à la petite phrase de Donald Tusk et alimenter, à Varsovie, l’idée que le zloty n’a pas si mal protégé le pays.

Une promesse qui traîne depuis 2008

L’histoire ne date pourtant pas d’hier. Déjà premier ministre en 2008, Donald Tusk promettait alors une entrée dans la zone euro à l’horizon 2012. La crise financière, suivie de celle des dettes souveraines en Europe, avait eu raison de cet engagement, tout comme l’opposition résolue de la droite conservatrice polonaise, qui voit dans le maintien du zloty un élément de souveraineté non négociable.

Réélu à la tête d’une coalition pro-européenne après sa victoire aux élections d’octobre 2023, Donald Tusk n’a pas repris ce chantier avec le même allant. Le premier ministre rappelle volontiers que l’adoption de l’euro figurait parmi les engagements pris par la Pologne lors de son adhésion à l’Union européenne en 2004. Mais il précise, systématiquement, que le calendrier et les conditions de cette bascule appartiennent exclusivement à Varsovie.

Le zloty, totem politique

Sur le terrain, l’idée d’abandonner le zloty est loin de faire consensus. Selon plusieurs enquêtes d’opinion, entre 70 % et 74 % des Polonais souhaitent conserver leur monnaie nationale. Le gouverneur de la banque centrale polonaise (NBP), Adam Glapiński, s’est plusieurs fois affiché comme un défenseur de la monnaie nationale et des espèces, estimant que l’euro n’avait pas apporté la croissance initialement promise aux pays qui l’ont adopté.

La ligne politique reste, elle aussi, clivée. La Plateforme civique de Donald Tusk se dit favorable, sur le principe, à l’adoption de l’euro, mais celle-ci suppose une révision constitutionnelle. Le parti Droit et justice (PiS), lui, s’oppose autant à l’adoption de la monnaie unique qu’au respect des critères de convergence qui y conduiraient. Depuis l’élection à la présidence de la République du candidat soutenu par le PiS, Karol Nawrocki, en 2025, une cohabitation tendue s’est installée avec le gouvernement de Donald Tusk, compliquant un peu plus toute réforme constitutionnelle d’ampleur.

Des critères de Maastricht hors de portée

Au-delà des postures, la Pologne ne remplit de toute façon pas les critères de convergence fixés par le traité de Maastricht, qui portent sur la stabilité des prix, la discipline budgétaire, la stabilité du taux de change, la convergence des taux d’intérêt et l’indépendance légale de la banque centrale. Dans un rapport de 2015, la Banque centrale européenne notait déjà que la Pologne ne répondait pas à l’ensemble des exigences relatives à l’indépendance de son institut d’émission.

La situation budgétaire n’arrange rien. Selon la direction générale du Trésor français, le déficit public polonais a atteint 7,2 % du PIB en 2025 et devrait rester proche de 6,3 % en 2026, très au-dessus du plafond de 3 % fixé par les traités européens. La dette publique a grimpé à 59,7 % du PIB fin 2025, en hausse de 4,6 points sur un an. En septembre 2025, l’agence Fitch a dégradé la perspective de la note polonaise, maintenue à A-, de stable à négative, évoquant une détérioration des finances publiques et une polarisation politique croissante, alors que le déficit était alors estimé à 6,9 % du PIB, contre 1,7 % quatre ans plus tôt.

Cette dégradation a aussitôt tourné à la polémique intérieure. Le ministre des Finances, Andrzej Domański, y a vu la conséquence des blocages du président Nawrocki sur plusieurs textes budgétaires. Du côté de la présidence, des conseillers ont rétorqué que les vetos présidentiels ne portaient que sur 16 milliards de zlotys, une somme jugée dérisoire face à un déficit de 272 milliards. L’ancien premier ministre Mateusz Morawiecki, aujourd’hui dans l’opposition, a de son côté critiqué le projet de budget 2026 présenté par le gouvernement.

Domański pas pressé, la Bulgarie a sauté le pas

En janvier 2026, le ministre des Finances Andrzej Domański a résumé la position gouvernementale en assurant que la Pologne n’était « pas pressée » d’adopter l’euro et n’y voyait plus d’intérêt majeur immédiat. Pendant ce temps, la Bulgarie est devenue, le même mois, le vingt et unième membre de la zone euro, illustrant que d’autres économies d’Europe centrale et orientale, pourtant plus modestes, ont choisi d’avancer là où Varsovie temporise.

Entre une croissance qui arrange son discours et des comptes publics qui l’empêchent de toute façon de remplir les critères européens, la Pologne a trouvé la formule idéale pour ne jamais avoir à trancher. Reste à savoir combien de premiers ministres polonais promettront encore l’euro sans jamais lui fixer de date.


Source : Le Figaro — https://www.lefigaro.fr/conjoncture/notre-economie-va-clairement-mieux-que-les-autres-pays-de-la-zone-euro-pourquoi-la-pologne-reporte-d-annee-en-annee-une-eventuelle-adhesion-20260727