Frontispice du Léviathan de Thomas Hobbes, gravure d'Abraham Bosse, 1651

« Les stratégies de la peur » : le Monde diplomatique explore les ressorts de l’angoisse contemporaine

Dans un éditorial, l’essayiste Evelyne Pieiller ouvre le numéro 208 de « Manière de voir », intitulé « Les stratégies de la peur ». Elle s’appuie sur des enquêtes du Cevipof selon lesquelles 92 % des Français redoutent au moins une menace, pour interroger la manière dont l’angoisse collective est entretenue, voire instrumentalisée, par les pouvoirs. Le texte, publié par Le Monde diplomatique, se referme sur une question : qu’est-ce qui permet, malgré tout, de résister à la fatalité ?

Le point de départ de l’éditorial d’Evelyne Pieiller est chiffré. Selon deux enquêtes Opinionway réalisées pour le Cevipof de Sciences Po, l’une en septembre 2023 et l’autre en décembre 2024, seuls 8 % des Français déclarent n’avoir peur de rien. Les 92 % restants redoutent, eux, au moins une menace. Une note de recherche plus récente du Cevipof, signée Frédérik Cassor et Pascal Perrineau et publiée en février 2026, affine cette hiérarchie des peurs : le réchauffement climatique inquiète davantage (32,2 %) que le déclin économique du pays (20,4 %), et la crainte du communisme dépasse celle du libéralisme, le mot « capitalisme » ayant, selon l’autrice, presque disparu du vocabulaire courant. Autre donnée reprise dans l’éditorial, empruntée au même corpus d’enquêtes : 24 % des Français disent avoir peur du diable. Evelyne Pieiller y voit moins une curiosité qu’un signe de la place prise, dans l’imaginaire contemporain, par l’idée d’un avenir perçu comme hostile, voire mortifère, jusque dans une culture populaire fascinée par les récits d’apocalypse.

La peur comme instrument de gouvernement, de Hobbes à aujourd’hui

Pour interpréter ces chiffres, Evelyne Pieiller convoque la philosophie politique de Thomas Hobbes. Dans le Léviathan, publié en 1651, le philosophe anglais décrit un homme naturellement dangereux pour son semblable, dont la violence ne peut être contenue que par un État chargé de le contraindre et de le protéger. C’est cette même logique, selon l’autrice, qui structure l’usage politique de la peur : avoir peur, c’est se préparer à obéir. Elle cite à l’appui le politiste américain Corey Robin, dans un ouvrage collectif dirigé avec Patrick Boucheron et Renaud Payre, qui décrit un mécanisme en trois temps : identifier un objet dont le public doit avoir peur, expliquer les raisons de sa dangerosité, puis proposer d’y faire face. Ce ressort, écrit Pieiller, justifie régulièrement les états d’urgence, les états d’exception et les lois spéciales présentés comme des réponses nécessaires à un risque désigné, l’ennemi pouvant être, selon les époques, le pollueur, le contaminateur, le pauvre ou l’extrémiste.

À noter que Patrick Boucheron nous a confié être un grand fan de Machiavel qui affirmait : “Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes.”

« Les stratégies de la peur » : un numéro coordonné par Evelyne Pieiller

Cet éditorial ouvre l’ensemble du numéro 208 de « Manière de voir », publication bimestrielle du Monde diplomatique, paru en kiosques pour la période août-septembre 2026 et coordonné par Evelyne Pieiller elle-même. Le sommaire, structuré en plusieurs parties (« Effrois en stock », « De l’utilité de l’apocalypse », « Du sang sur l’écran », entre autres), réunit des contributions signées notamment Ignacio Ramonet, Jean-Baptiste Malet, Alain Garrigou, Jean-Claude Chesnais ou encore Rik Coolsaet, qui explorent la construction historique, politique et culturelle de la peur, des épidémies aux figures du crime en passant par les récits d’effondrement.

Résister à la fatalité : la référence à Marc Bloch

L’éditorial se conclut sur un déplacement. Après avoir évoqué la question, souvent posée à titre d’exercice moral, de savoir si l’on aurait été résistant ou collaborateur sous l’Occupation, référence explicite à l’essai de Pierre Bayard, Evelyne Pieiller convoque l’historien Marc Bloch et son texte L’Étrange Défaite. Elle cite ce passage où Bloch rappelle que la Résistance elle-même est née d’un refus de considérer que la réalité ne pouvait avoir qu’une seule issue, un « vain sursaut de révolte » devenu, selon ses mots, un vaste réseau de volontés. Pour l’autrice, c’est précisément ce refus de la fatalité, cette capacité à imaginer d’autres réalités possibles, qui « défatalise » la peur et ouvre un espace de choix face à ce qui est présenté comme inéluctable.

En reliant des données d’enquête récentes à la philosophie politique classique et à l’histoire de la Résistance, Evelyne Pieiller propose moins une leçon de réconfort qu’une invitation à distinguer, dans l’inquiétude ambiante, ce qui relève du constat de ce qui relève de la construction. La question qu’elle pose en creux, celle de savoir comment le courage peut surgir malgré tout, traverse l’ensemble du numéro 208 de « Manière de voir », qui promet d’explorer, sur plusieurs dizaines de pages, l’histoire longue des peurs collectives et les usages qui en sont faits.


Source : Le Monde Diplomatique – https://www.monde-diplomatique.fr/mav/208/PIEILLER/69746