Larry Sanger, cofondateur de Wikipédia, multiplie les critiques contre l’encyclopédie en ligne qu’il estime aujourd’hui dominée par un petit groupe d’éditeurs aux orientations politiques marquées. Son exclusion de la plateforme relance le débat sur la neutralité des contenus, à un moment où les intelligences artificielles utilisent massivement Wikipédia comme source d’information.
Près d’un quart de siècle après la naissance de Wikipédia, l’un de ses créateurs est devenu l’un de ses plus sévères détracteurs. Larry Sanger, philosophe américain et cofondateur de l’encyclopédie collaborative aux côtés de Jimmy Wales, proche du Forum économique mondial affirme que le fonctionnement actuel du site s’est éloigné de son ambition initiale d’offrir un savoir libre, ouvert et équilibré.
Écarté du projet dès 2002 puis définitivement banni de la plateforme, Sanger dénonce aujourd’hui l’influence qu’exercerait un cercle restreint de contributeurs anonymes. Dans une tribune publiée par le Washington Examiner, il décrit un système dominé, selon lui, par quelques centaines d’éditeurs capables d’imposer leurs décisions grâce à des règles complexes, des procédures internes difficiles à appréhender et des alliances entre contributeurs. Il estime que cette gouvernance favorise une orientation idéologique qu’il qualifie de marquée à gauche.
La Fondation Wikimedia et les responsables de Wikipédia contestent cette lecture. Ils rappellent que l’exclusion de Larry Sanger résulte d’une décision communautaire prise après plusieurs manquements aux règles de fonctionnement de l’encyclopédie. Ils lui reprochent notamment d’avoir soutenu des critiques publiques participant, selon eux, à une campagne de remise en cause de la crédibilité de Wikipédia portée par une partie de la droite américaine.
Le débat dépasse cependant le seul cas de Larry Sanger. Au sein de Wikipédia, les désaccords éditoriaux sont fréquents et portent aussi bien sur les formulations que sur le choix des sources ou la qualification de certains événements. Les discussions se déroulent dans les espaces de débat réservés aux contributeurs, où les décisions sont censées émerger par consensus.
L’un des exemples récents les plus commentés concerne la page consacrée à Charlie Kirk, figure conservatrice américaine tuée lors d’une attaque. Les contributeurs se sont opposés sur plusieurs points : le titre de l’article, la qualification juridique de sa mort ou encore la manière de présenter son positionnement politique. Derrière ces choix rédactionnels se cachent des questions essentielles sur l’application des règles de neutralité et sur le poids des sources utilisées.
Un contributeur expérimenté de la version francophone de Wikipédia, interrogé par Le Figaro Magazine, estime néanmoins que ces affrontements constituent précisément le mécanisme qui permet d’améliorer la qualité de l’encyclopédie. Selon lui, les débats finissent généralement par aboutir à un équilibre, à condition que les informations reposent sur des sources fiables et vérifiables. Il rappelle que la consultation des références citées reste indispensable pour comprendre la manière dont les articles sont construits.
Les différences entre les éditions linguistiques illustrent toutefois la difficulté d’atteindre une neutralité universelle. L’article consacré à Charlie Kirk présente ainsi des formulations sensiblement différentes selon qu’il est consulté en français ou en anglais. La version francophone adopte une caractérisation plus affirmée de ses positions politiques, tandis que la version anglophone mentionne davantage la diversité des analyses publiées par les médias et les chercheurs à son sujet.
Au-delà de ces controverses éditoriales, la question prend une nouvelle dimension avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. Des modèles comme ChatGPT, Claude ou Gemini exploitent notamment les contenus publics disponibles sur Internet, parmi lesquels Wikipédia occupe une place importante. Cette situation renforce les interrogations sur la qualité, la neutralité et la fiabilité des informations susceptibles d’alimenter les réponses fournies par ces systèmes.
Dans ce contexte, le débat autour de Larry Sanger dépasse son différend personnel avec Wikipédia. Il met en lumière les enjeux liés à la gouvernance des grandes plateformes de connaissance et à leur influence croissante sur les contenus consultés quotidiennement par des centaines de millions d’internautes, mais aussi sur les bases documentaires utilisées pour développer les intelligences artificielles.
Sources :
- Le Figaro Magazine : lien
- Washington Examiner (tribune de Larry Sanger) : https://www.washingtonexaminer.com/