États-Unis : La CIA a-t-elle inventé l’expression « théoricien du complot » ?

Le terme « théoricien du complot » est aujourd’hui utilisé pour discréditer rapidement toute remise en question des versions officielles. Mais la CIA l’a-t-elle réellement popularisé dans les années 1960 pour protéger le récit de l’assassinat de JFK ? Décryptage factuel.

Dans un monde où la méfiance envers les institutions est forte, cette idée circule depuis des décennies sur les réseaux sociaux. Selon elle, la CIA aurait transformé une expression neutre en arme rhétorique pour associer pensée critique et folie. Qu’en est-il vraiment ?

Origine réelle du terme « théorie du complot »

Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’expression « conspiracy theory » n’est pas née dans les bureaux de Langley dans les années 1960.

La première utilisation américaine connue remonte à 1863, dans une lettre publiée par The New York Times. Elle désignait alors les soupçons selon lesquels la Grande-Bretagne affaiblissait volontairement les États-Unis pendant la guerre de Sécession.

Le terme apparaît régulièrement au XIXe siècle, notamment après l’assassinat du président James A. Garfield en 1881.

Des recherches académiques (notamment sur JSTOR) montrent que l’expression « conspiracy theorist » était déjà employé avant l’assassinat de John F. Kennedy en novembre 1963.

Diffusion de l’expression sous l’influence de Karl Popper et Richard Hofstadter

Le terme n’était pas forcément péjoratif à l’origine. Il servait simplement à qualifier une hypothèse impliquant une conspiration. Son usage négatif et stigmatisant s’est développé progressivement au cours du XXe siècle, sous l’influence de penseurs comme Karl Popper et Richard Hofstadter. Issu d’une famille d’origine juive convertie au protestantisme luthérien avant sa naissance, mais se disant agnostique Popper est connu pour le principe de falsifiabilité en philosophie des sciences et pour son ouvrage La Société ouverte et ses ennemis dans lequel il critiquait la « théorie du complot de la société » dès 1945. Il a fortement influencé la philosophie politique libérale du XXᵉ siècle. Il a également inspiré, entre autres, le contributeur de l’agenda 2030, George Soros, qui a nommé sa fondation Open Society Foundations en référence à la notion de « société ouverte ».

Richard Hofstadter était un historien américain qui enseignait à l’université Columbia, actuellement membre du Forum économique mondial spécialiste de l’histoire politique et intellectuelle des États-Unis. Il est notamment connu pour The American Political Tradition et The Paranoid Style in American Politics. Né dans une famille d’origine mixte : son père était juif et sa mère était luthérienne, mais les biographies disponibles le présentent généralement comme non pratiquant ou séculier.

Le rôle de la CIA : le célèbre mémo 1035-960 de 1967

C’est ici que l’histoire devient intéressante. En avril 1967, la CIA diffuse un document interne déclassifié intitulé Countering Criticism of the Warren Report (Dispatch 1035-960).

À cette époque, de nombreux Américains doutent de la conclusion du rapport Warren selon laquelle Lee Harvey Oswald a agi seul. Des livres critiques comme Rush to Judgment de Mark Lane ou Inquest d’Edward Jay Epstein rencontrent un large écho.

Le mémo CIA exprime une « préoccupation » face à ces critiques. Il recommande d’utiliser des contacts dans les médias (« propaganda assets ») pour réfuter et discréditer les opposants. L’expression « conspiracy theories » est mentionnée une fois en parlant des accusations portées contre l’Agence.

La CIA n’a donc pas inventé le terme, mais elle a bien cherché à instrumentaliser sa connotation négative pour protéger le récit officiel de l’assassinat de JFK. C’est un fait documenté, obtenu via la loi sur la liberté d’information (FOIA) en 1976.

La théorie du complot sur le terme « théorie du complot »

Cette affaire a donné naissance à une méta-théorie du complot : la CIA aurait créé de toutes pièces l’arme sémantique pour tuer dans l’œuf toute pensée dissidente.

Deux versions existent. Un version extrême : la CIA aurait littéralement inventé l’expression. Une version modérée : La CIA a popularisé son usage péjoratif pour stigmatiser les sceptiques.

Des universitaires comme Lance deHaven-Smith défendent l’idée d’une campagne délibérée de discrédit. D’autres, comme Michael Butter, estiment que le mémo n’a eu qu’un impact limité car le terme était déjà courant.

Pourquoi cette idée résonne-t-elle encore aujourd’hui ?

Plusieurs facteurs expliquent la popularité de cette narrative. On peut notamment évoqué la défiance légitime envers les services de renseignement après des scandales comme MK-Ultra, le Watergate ou les armes de destruction massive en Irak, qui démontrent que parfois, la réalité dépasse les spéculations. On peut également citer l’essor d’internet et des réseaux sociaux qui amplifient les récits simplifiés.

Toujours est-il que la puissance du label « théoricien du complot » permet, encore aujourd’hui, de disqualifier un interlocuteur sans débattre du fond.

Associer systématiquement toute critique à une « théorie du complot » présente un risque : celui d’étouffer le débat démocratique et la pensée critique légitime. Les vrais complots existent (Watergate, affaire du tabac, etc.). Le problème n’est pas de les chercher, mais de le faire avec rigueur intellectuelle.

Ainsi, la CIA n’a pas inventé l’expression « théoricien du complot », mais elle a bien tenté d’en faire un outil de communication pour défendre le rapport Warren. Ce mémo de 1967 illustre comment les institutions peuvent chercher à orienter le débat public.

Aujourd’hui, le terme reste chargé émotionnellement. Il sert parfois à protéger le pouvoir autant qu’à écarter les délires. La meilleure réponse ? Cultiver un scepticisme rationnel : curieux, exigeant en preuves, et libre de tout dogmatisme, qu’il soit officiel ou alternatif.

Sources principales (vérifiables et déclassifiées)

  1. CIA Dispatch 1035-960 (avril 1967) – Document officiel déclassifié
    Lire le document original (PDF)
  2. The Conversation – Article académique très complet sur le sujet (2020)
    Michael Butter, professeur d’histoire culturelle
    There’s a conspiracy theory that the CIA invented the term ‘conspiracy theory’ – here’s why
  3. Associated Press Fact Check (janvier 2023)
    ‘Conspiracy theory’ coined long before JFK assassination
  4. Wikipedia (pour synthèse, avec références)
    → Page Conspiracy theory (section « Alleged CIA origins »)
  5. AAP FactCheck (Australie, 2022)
    Tinfoil hats not needed to repel CIA ‘conspiracy theorist’ creation claim

Autres références sérieuses

  • Lance deHaven-Smith, Conspiracy Theory in America (University of Texas Press, 2013) – principal ouvrage défendant l’idée d’une campagne de la CIA.
  • Andrew McKenzie-McHarg, recherches sur l’histoire du terme au XIXe siècle.
  • Études sur JSTOR concernant l’apparition du terme « conspiracy theorist » avant 1963.