Deux ans après la disparition de deux figures de l’opposition guinéenne, la justice française est une nouvelle fois saisie. Une plainte avec constitution de partie civile vise directement le président guinéen Mamadi Doumbouya pour disparition forcée, dans un dossier qui ravive les inquiétudes sur la situation des droits humains en Guinée et les méthodes employées par le pouvoir de transition devenu pouvoir civil.
Le président guinéen Mamadi Doumbouya fait de nouveau face à une procédure judiciaire en France. Le 9 juillet 2026, les avocats français William Bourdon et Vincent Brengarth ont déposé une plainte avec constitution de partie civile devant le tribunal judiciaire de Paris pour disparition forcée, au nom des familles de deux opposants guinéens portés disparus depuis exactement deux ans : Oumar Sylla, plus connu sous le nom de « Foniké Menguè », et Mamadou Billo Bah. Cette nouvelle initiative judiciaire intervient alors que les proches des deux militants affirment n’avoir reçu aucune information crédible sur leur sort depuis leur enlèvement à Conakry, le 9 juillet 2024.
Les deux hommes étaient parmi les principaux responsables du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), un mouvement citoyen devenu l’une des principales voix de contestation contre le régime militaire installé après le coup d’État du 5 septembre 2021. Ce jour-là, le colonel Mamadi Doumbouya, à la tête des forces spéciales, renversait le président Alpha Condé, mettant fin à plus d’une décennie de pouvoir et promettant une transition destinée à restaurer les institutions démocratiques.
Au fil des mois, les relations entre les autorités de transition et l’opposition se sont cependant fortement dégradées. Dès 2022, les manifestations politiques ont été interdites et plusieurs organisations, dont le FNDC, ont été dissoutes par les autorités. De nombreuses ONG internationales ont depuis dénoncé une multiplication des arrestations arbitraires, des intimidations contre les journalistes et des disparitions de militants.
Le dossier à l’origine de cette nouvelle plainte remonte à la soirée du 9 juillet 2024. Selon les témoignages recueillis par les familles et leurs avocats, Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah auraient été arrêtés à Conakry par des hommes armés et encagoulés, présentés comme appartenant aux forces de sécurité. Depuis cette date, aucune preuve officielle de leur détention ni de leur décès n’a été apportée.
Le 17 juillet 2024, le parquet général près la cour d’appel de Conakry avait assuré qu’aucun établissement pénitentiaire guinéen ne détenait les deux opposants. Cette déclaration n’a toutefois pas permis de lever les interrogations, les familles continuant d’affirmer que les deux militants ont été victimes d’une disparition forcée.
Une première plainte avait déjà été déposée devant la justice française en juillet 2024. Celle-ci portait notamment sur des faits présumés d’enlèvement, de séquestration et de torture. Les familles s’appuyaient notamment sur la nationalité franco-guinéenne de Mamadi Doumbouya ainsi que sur les dispositions du droit français permettant, dans certains cas, d’engager des poursuites pour des crimes internationaux commis à l’étranger. Un complément de plainte avait été déposé quelques jours plus tard afin d’enrichir le dossier transmis aux magistrats français.
La nouvelle plainte déposée en juillet 2026 franchit une étape supplémentaire en qualifiant juridiquement les faits de « disparition forcée », une infraction reconnue par le droit international. Ce crime se caractérise par l’arrestation ou la privation de liberté d’une personne par des agents de l’État ou avec leur soutien, suivie du refus de reconnaître cette détention ou de révéler le sort réservé à la victime.
Pour les avocats des familles, le silence persistant des autorités guinéennes depuis deux ans renforce les soupçons pesant sur l’appareil sécuritaire. William Bourdon estime que les éléments réunis présentent « tous les indices d’un crime d’État », une appréciation qui devra désormais être examinée par les magistrats français.
Cette procédure intervient dans un contexte particulièrement tendu en Guinée. Plusieurs organisations internationales de défense des droits humains, dont Human Rights Watch, Amnesty International et l’ACAT, dénoncent depuis plusieurs mois une multiplication des disparitions, des enlèvements et des arrestations visant des journalistes, des militants de la société civile et des opposants politiques. Human Rights Watch appelle notamment les autorités guinéennes à faire toute la lumière sur le sort d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah, toujours introuvables deux ans après leur disparition.
Le FNDC affirme également avoir recensé de nombreux autres cas similaires depuis 2024. Début juillet 2026, le mouvement a publié une liste de plusieurs responsables politiques, militaires et sécuritaires qu’il accuse d’être impliqués dans des disparitions forcées et des actes de torture. Ces accusations sont rejetées ou ignorées par les autorités guinéennes, qui ne se sont pas exprimées publiquement sur cette nouvelle plainte déposée en France au moment de sa révélation.
L’affaire pourrait désormais connaître un nouveau développement judiciaire en France. Grâce à la plainte avec constitution de partie civile, un juge d’instruction pourrait être désigné afin de mener des investigations indépendantes. Cette procédure offre aux familles l’espoir que les circonstances de la disparition des deux opposants soient enfin examinées par une juridiction.
Au-delà du cas d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah, cette nouvelle action judiciaire pourrait également contribuer à renforcer la pression internationale sur le pouvoir guinéen concernant le respect des droits fondamentaux et la lutte contre l’impunité. Deux ans après les faits, leurs proches continuent de réclamer une seule chose : connaître enfin la vérité sur leur sort.
Sources :
Le Monde – Le président guinéen Mamadi Doumbouya visé par une nouvelle plainte en France pour disparition forcée d’opposants – 9 juillet 2026 – Le Monde
Human Rights Watch – Guinée : Deux ans après la disparition forcée d’Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah – 9 juillet 2026 – Human Rights Watch
ACAT France – Deux ans après la disparition forcée d’Oumar Sylla et de Mamadou Billo Bah – ACAT France