Dans plusieurs régions d’Allemagne, des militants engagés dans la lutte contre l’extrême droite investissent un terrain inhabituel : celui du porte-à-porte. À Erfurt, capitale de la Thuringe, des collectifs antifascistes tentent d’aller directement à la rencontre des habitants pour discuter des idées défendues par l’Alternative für Deutschland (AfD), dans un contexte marqué par la progression électorale du parti depuis plusieurs années. Cette mobilisation citoyenne s’inscrit dans un débat plus large sur l’avenir politique du pays et sur la manière de répondre à la normalisation des discours nationalistes.
Dans les rues d’Erfurt, les conversations politiques ne se limitent plus aux salles de réunion ou aux manifestations. Depuis plusieurs mois, des militants engagés contre l’extrême droite choisissent une méthode directe : frapper aux portes des habitants pour échanger avec eux sur la montée de l’AfD, l’Alternative für Deutschland. Leur objectif n’est pas seulement de convaincre les électeurs déjà opposés au parti, mais surtout de tenter d’ouvrir un dialogue avec celles et ceux qui pourraient être attirés par son discours.
Cette stratégie intervient dans une Allemagne où la place de l’extrême droite dans le paysage politique s’est profondément transformée depuis la création de l’AfD en 2013. Fondé initialement comme un parti eurosceptique opposé aux politiques de sauvetage de la zone euro, le mouvement s’est progressivement déplacé vers des positions davantage centrées sur l’immigration, l’identité nationale et la critique des institutions européennes. Au fil des années, il a réussi à s’implanter durablement dans plusieurs régions de l’est du pays.
La Thuringe occupe une place particulière dans cette évolution. Cet État régional d’environ 2 millions d’habitants est devenu l’un des territoires où l’AfD réalise ses meilleurs scores électoraux. Lors des élections régionales du 1er septembre 2024, le parti dirigé localement par Björn Höcke est arrivé en tête avec environ 32 % des suffrages, une première historique pour l’extrême droite allemande dans un scrutin régional depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette victoire électorale n’a toutefois pas permis à l’AfD de gouverner seule, les autres formations ayant refusé de former une coalition avec elle.
La progression du parti s’est également confirmée lors des élections fédérales anticipées du 23 février 2025. L’AfD a obtenu environ 20 % des voix, doublant quasiment son score par rapport au scrutin précédent de 2021 et devenant la deuxième force politique du Bundestag derrière l’Union chrétienne-démocrate (CDU/CSU). Ce résultat a renforcé les inquiétudes des associations antifascistes, des organisations de défense des droits humains et d’une partie de la société civile.
À Erfurt, les militants qui participent aux campagnes de terrain considèrent que les débats politiques ne peuvent pas uniquement se dérouler dans les espaces militants déjà convaincus. Leur démarche repose sur une idée simple : rencontrer les habitants directement permettrait de comprendre les préoccupations locales et de répondre aux arguments utilisés par l’extrême droite. Les discussions portent souvent sur l’immigration, le pouvoir d’achat, la sécurité ou encore le sentiment d’abandon ressenti dans certaines zones rurales et industrielles.
Le porte-à-porte est une pratique largement utilisée dans les campagnes électorales traditionnelles en Allemagne, mais son utilisation par des groupes antifascistes témoigne d’une volonté de reprendre le terrain social occupé par l’AfD. Ces militants estiment que l’extrême droite bénéficie parfois d’une présence plus visible dans certains quartiers, notamment grâce aux réseaux sociaux et aux rencontres locales organisées par ses sympathisants.
Cette mobilisation s’inscrit dans une histoire allemande particulièrement sensible aux questions liées aux mouvements extrémistes. Depuis la réunification de 1990, plusieurs régions de l’est du pays ont connu une implantation importante de groupes nationalistes et xénophobes. Les autorités allemandes surveillent d’ailleurs certaines structures liées à l’extrême droite. En Thuringe, la branche régionale de l’AfD a été classée par les services de renseignement intérieur comme un mouvement suspecté d’être influencé par des tendances extrémistes.
La lutte contre la progression de l’AfD reste néanmoins un sujet profondément divisé dans la société allemande. Ses électeurs mettent souvent en avant leur rejet des partis traditionnels, leurs inquiétudes face à l’immigration ou leur sentiment d’être oubliés par les élites politiques. Ses opposants dénoncent, eux, une remise en cause des valeurs démocratiques fondamentales et une banalisation de discours autrefois marginaux.
Pour les militants antifascistes rencontrés dans les campagnes de terrain, l’enjeu dépasse donc une simple bataille électorale. Ils considèrent que la défense de la démocratie passe aussi par une présence quotidienne auprès des citoyens, dans les immeubles, les quartiers et les communes où se construisent les opinions politiques. Une méthode lente, parfois difficile, mais qui cherche à répondre à une transformation profonde du paysage politique allemand.
Sources
Franceinfo – « En Allemagne, des militants antifascistes font du porte-à-porte contre l’extrême droite à Erfurt » – https://www.franceinfo.fr/monde/europe/allemagne/il-est-temps-d-agir-avant-que-l-afd-ne-soit-en-mesure-de-gouverner-seule-a-erfurt-en-allemagne-des-militants-antifascistes-font-du-porte-a-porte-contre-l-extreme-droite_8093612.html
Bundeswahlleiterin (autorité électorale fédérale allemande) – Résultats des élections fédérales allemandes de 2025 – https://www.bundeswahlleiterin.de/
Thüringer Landesamt für Verfassungsschutz – Informations sur la surveillance des mouvements extrémistes en Thuringe – https://verfassungsschutz.thueringen.de/