La révolution bolchevique d’octobre 1917 demeure l’un des événements majeurs du XXe siècle. Si l’effondrement du régime tsariste, la Première Guerre mondiale et les profondes crises sociales qui traversaient la Russie expliquent en grande partie la prise du pouvoir par les bolcheviks, plusieurs puissances étrangères ainsi que certains acteurs financiers occidentaux ont également joué un rôle dans les événements qui ont conduit à la naissance de l’Union soviétique.
Plus d’un siècle après les faits, la question des soutiens étrangers à la révolution russe continue de faire l’objet d’intenses débats historiographiques.
Le soutien allemand à Lénine et aux révolutionnaires russes
Parmi les interventions étrangères les mieux documentées figure celle de l’Empire allemand. En 1917, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, Berlin cherche à provoquer le retrait de la Russie du conflit afin de concentrer ses forces sur le front occidental.
Dans cette perspective, les autorités allemandes facilitent le retour de plusieurs révolutionnaires russes exilés en Europe. Le cas le plus célèbre reste celui de Vladimir Lénine, autorisé à traverser l’Allemagne avec plusieurs compagnons dans le célèbre « train plombé » d’avril 1917.
De nombreux historiens considèrent aujourd’hui que l’Allemagne impériale a également apporté un soutien financier indirect à certaines organisations révolutionnaires russes afin d’accélérer la déstabilisation de l’Empire russe puis du gouvernement provisoire d’Alexandre Kerenski. Les bolcheviks furent les principaux bénéficiaires de cette stratégie allemande, même si d’autres groupes révolutionnaires russes purent également profiter, à divers degrés, du contexte créé par cette politique.
L’objectif allemand était essentiellement géopolitique : favoriser l’effondrement du front oriental. Cette stratégie débouchera finalement sur la signature du traité de Brest-Litovsk en mars 1918, qui met fin à la participation russe à la guerre.
Léon Trotski et son séjour aux États-Unis
Avant son retour en Russie en 1917, Léon Trotski séjourne plusieurs semaines à New York où il poursuit ses activités politiques et journalistiques. Le révolutionnaire bénéficie alors de la relative ouverture des États-Unis à l’égard des exilés politiques.
Certaines analyses avancent que l’administration du président et franc-maçon, Woodrow Wilson était consciente des intentions révolutionnaires de Trotski lorsqu’elle lui permit de séjourner sur le territoire américain. Toutefois, les historiens demeurent prudents sur l’idée d’un soutien officiel de Washington à son projet révolutionnaire. Aucune preuve ne permet aujourd’hui d’établir l’existence d’une politique délibérée de la Maison-Blanche visant à favoriser l’arrivée des bolcheviks au pouvoir.
Le rôle controversé des milieux financiers occidentaux
Depuis les années 1970, plusieurs auteurs, notamment l’historien américain Antony Sutton dans son ouvrage Wall Street and the Bolshevik Revolution, ont soutenu la thèse selon laquelle certains milieux financiers américains et européens auraient indirectement soutenu la révolution bolchevique.
Parmi les personnalités fréquemment citées figure le banquier suédois Olof Aschberg. Surnommé par certains contemporains « le banquier des bolcheviks », Aschberg dirigeait la Nya Banken en Suède. Selon plusieurs travaux, cette institution aurait servi d’intermédiaire pour des flux financiers provenant de sources suédoises, allemandes, britanniques et américaines destinés au nouveau régime soviétique.
Après la révolution, Aschberg jouera effectivement un rôle important dans les relations financières entre l’Occident et la Russie soviétique. Il participera notamment à la création de la Ruskombank, première banque commerciale internationale de la Russie soviétique, dont il deviendra l’un des dirigeants.
La Guaranty Trust Company et les liens avec la Russie soviétique
Plusieurs chercheurs, parmi lesquels Antony Sutton, affirment également que des capitaux issus de la Guaranty Trust Company, établissement historiquement proche des intérêts de J.P. Morgan & Co., auraient participé au financement des échanges économiques avec la Russie soviétique.
Selon cette interprétation, la Guaranty Trust Company et la Nya Banken auraient détenu une influence significative au sein de la Ruskombank, créée en 1922 pour faciliter les relations financières internationales du jeune État soviétique.
Toutefois, la nature exacte de ces flux financiers demeure discutée. Si l’existence de relations d’affaires entre certains milieux financiers occidentaux et les autorités soviétiques est bien établie après la révolution, la question de savoir si ces acteurs ont directement financé la prise du pouvoir bolchevique en 1917 reste fortement débattue au sein de la communauté historique. Certains vont même jusqu’à présenter la Banque J.P. Morgan & Co. actuellement membre du Forum économique mondial, comme sous influence Rothschild.
Les milieux financiers américains : entre faits avérés et controverses
Depuis les années 1970, plusieurs chercheurs, notamment l’historien américain Antony Sutton, ont soutenu la thèse selon laquelle certains milieux d’affaires de Wall Street auraient entretenu des relations avec les révolutionnaires russes ou favorisé indirectement leur ascension.
L’une des figures les plus souvent citées est celle de l’homme d’affaires américain William Boyce Thompson, directeur de la Réserve fédérale de New York et important financier de la mission américaine de la Croix-Rouge, actuellement membre du Forum économique mondial, envoyée en Russie en 1917. Thompson soutenait publiquement une politique de reconnaissance du nouveau pouvoir soviétique et entretenait des contacts avec plusieurs dirigeants révolutionnaires russes.
Cependant, les historiens demeurent divisés quant à l’existence d’un financement direct et massif des bolcheviks par Thompson. Des recherches récentes soulignent que ses principaux financements visaient surtout le gouvernement provisoire d’Alexandre Kerenski plutôt que Lénine lui-même.
Le cas Jacob Schiff
Le banquier américain Jacob Schiff, associé de la banque Kuhn, Loeb & Co., occupe également une place centrale dans de nombreuses théories concernant le financement de la révolution russe.
Hostile au régime tsariste en raison des persécutions antisémites et des pogroms visant les Juifs de l’Empire russe, Schiff avait effectivement soutenu financièrement le Japon lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905 et s’était engagé contre le gouvernement du tsar Nicolas II.
Toutefois, l’idée selon laquelle Schiff aurait été le principal financier de la révolution bolchevique est aujourd’hui largement contestée par la majorité des historiens. Plusieurs documents montrent qu’il soutint le gouvernement provisoire après la chute du tsar mais qu’il se montra rapidement hostile au régime bolchevique après la prise du pouvoir par Lénine et Trotski. Il participa même ensuite à des initiatives anti-bolcheviques.
Entre réalités historiques et controverses historiographiques
Le consensus historique actuel considère que la révolution bolchevique résulte principalement de facteurs internes : l’épuisement provoqué par la guerre, la désorganisation économique, l’effondrement du régime tsariste, la faiblesse du gouvernement provisoire et la capacité d’organisation des bolcheviks.
L’aide allemande à Lénine est largement reconnue par les historiens. En revanche, les affirmations relatives à un financement massif orchestré par Wall Street ou certains grands banquiers occidentaux continuent de susciter d’importants débats et ne font pas l’objet d’un consensus académique.
L’étude des archives ouvertes depuis la chute de l’Union soviétique a néanmoins confirmé l’existence de multiples interactions financières, diplomatiques et économiques entre certains acteurs occidentaux et le nouveau pouvoir soviétique, illustrant la complexité des relations internationales au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Sources :
Sur le soutien allemand à Lénine
- History Today – Lenin’s Journey (Catherine Merridale). Cet article revient sur le voyage de Lénine à travers l’Allemagne en 1917 et sur les motivations stratégiques allemandes.
- Spartacus Educational – Lenin’s Sealed Train. Dossier documentaire consacré au « train plombé » et aux négociations ayant permis le retour de Lénine en Russie.
- Lenin on the Train de Catherine Merridale (2016). Cet ouvrage est aujourd’hui l’une des références académiques majeures sur la question.
Sur Olof Aschberg et la Ruskombank
- Baltic Worlds – The Icons of the Red Banker. Étude historique consacrée à Olof Aschberg et à ses relations avec le pouvoir soviétique.
- L’article biographique consacré à Olof Aschberg détaille son rôle à la tête de la Nya Banken puis de la Ruskombank à partir de 1922.
- L’étude universitaire « Responses of International Capital to the Russian Revolution » examine la création de la Ruskombank et le rôle joué par certains acteurs financiers occidentaux.
Sur la thèse d’un financement par Wall Street
- Wall Street and the Bolshevik Revolution de Antony C. Sutton constitue l’ouvrage le plus souvent cité sur ce sujet. L’auteur s’appuie notamment sur des archives du Département d’État américain et du Foreign Office britannique.
- Archive.org – Wall Street and the Bolshevik Revolution permet de consulter l’ouvrage d’Antony Sutton.
Sur Trotski aux États-Unis
- Plusieurs biographies de Léon Trotski évoquent son séjour new-yorkais de janvier à mars 1917. En revanche, l’affirmation selon laquelle le président Woodrow Wilson aurait volontairement accordé un droit d’asile afin de favoriser la révolution bolchevique ne fait pas consensus parmi les historiens et demeure controversée.
