Alors que la franc-maçonnerie suscite toujours autant d’interrogations, le Grand maître du Grand Orient de France (GODF), Pierre Bertinotti, a détaillé la vision et les ambitions de la principale obédience maçonnique française lors d’un entretien accordé à Frédéric Taddeï publié dans Marianne le 28 juin. Au cœur de son discours : la volonté assumée de « changer l’homme pour changer la société ». Bertinotti annonce également que le GODF a bien l’intention de peser sur la présidenitelle 2027.
Avec près de 55 000 membres, le Grand Orient de France demeure la plus importante obédience maçonnique du pays. Face aux critiques qui jugeraient la franc-maçonnerie dépassée à l’heure des partis politiques, des syndicats et des think tanks, Pierre Bertinotti défend une approche fondée sur l’initiation et le travail personnel.
Selon lui, la démarche maçonnique débute par un travail sur soi, fondé sur l’écoute, les symboles et la connaissance de soi. Ce chemin initiatique ne se limiterait toutefois pas à une quête personnelle. Il aurait vocation à se prolonger dans l’action sociale et citoyenne afin de promouvoir des valeurs qualifiées d’humanistes et universalistes.
Le Grand Orient de France s’ouvre progressivement aux femmes
Longtemps critiqué pour son caractère exclusivement masculin, le Grand Orient de France n’a commencé à initier des femmes qu’à partir de 2010. Aujourd’hui, environ 60 % des loges acceptent les candidatures féminines.
La progression reste toutefois graduelle. Les femmes représentent désormais 14 % des effectifs de l’obédience, contre 11 % trois ans auparavant. Pour Pierre Bertinotti, cette évolution permettrait à l’institution d’être davantage en phase avec les réalités sociales contemporaines.
Pourquoi la franc-maçonnerie reste-t-elle discrète ?
La question du secret maçonnique demeure l’un des principaux sujets d’interrogation du grand public. Le Grand maître du GODF affirme que cette discrétion trouve son origine dans les persécutions historiques subies par les francs-maçons, notamment sous l’Ancien Régime et durant le régime de Régime de Vichy. Les membres seraient libres de révéler leur propre appartenance, mais s’engageraient à ne pas divulguer celle des autres.
Pierre Bertinotti rejette également les accusations assimilant la franc-maçonnerie à une secte, rappelant que l’adhésion nécessite plusieurs mois d’enquête et de validation, tandis qu’une simple lettre suffit pour quitter l’obédience.
Entraide, réseau et influence : les limites fixées par le GODF
Interrogé sur l’existence d’éventuels réseaux d’influence, Pierre Bertinotti reconnaît l’existence d’une solidarité entre membres, héritée selon lui de l’histoire résistante de la franc-maçonnerie.
Il affirme cependant que cette entraide ne doit jamais servir à contourner les règles administratives ou à obtenir des passe-droits. Selon lui, les personnes cherchant avant tout un avantage professionnel n’ont pas leur place au sein de l’obédience.
Le Grand maître reconnaît néanmoins que des sollicitations peuvent exister dans la vie professionnelle, tout en affirmant que l’éthique maçonnique impose de refuser toute intervention contraire aux règles.
Laïcité, fin de vie et universalisme : les grands combats du Grand Orient
Historiquement engagé dans la défense de la laïcité, le Grand Orient de France continue de revendiquer l’héritage de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905.
Pour Pierre Bertinotti, la laïcité ne doit être ni un instrument identitaire ni un outil dirigé contre une religion particulière. Il défend une conception fondée sur la neutralité de l’État et la liberté de conscience des individus.
Le Grand Orient soutient également plusieurs évolutions sociétales majeures, notamment l’inscription de l’IVG dans la Constitution ou encore l’aide à mourir. L’obédience place au centre de sa réflexion le principe d’émancipation individuelle, tout en estimant que cette liberté doit s’exercer dans le cadre de la loi.
Présidentielle 2027 : le Grand Orient veut défendre ses valeurs
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, Pierre Bertinotti assure que le Grand Orient de France n’entend pas soutenir un candidat ou un parti politique en particulier.
L’obédience affirme toutefois vouloir intervenir dans le débat public pour défendre ce qu’elle considère comme des principes fondamentaux : l’universalisme, l’État de droit, la démocratie et le refus des logiques identitaires.
Concernant l’immigration, le Grand maître plaide pour un débat qu’il souhaite apaisé, conciliant respect de la dignité humaine, intérêt général, application des lois de la République et refus des replis communautaires.
Intelligence artificielle et justice sociale au cœur du nouveau pacte social
Enfin, Pierre Bertinotti fait de la « refondation du pacte social » l’axe central de son mandat.
Selon lui, l’accroissement des inégalités, le sentiment de déclassement, les crises internationales et les conséquences du changement climatique fragilisent la cohésion nationale. Le Grand Orient entend ainsi concentrer ses réflexions sur quatre grands enjeux : l’intelligence artificielle, les inégalités sociales, les atteintes à la dignité humaine et la défense de l’État de droit.
Pour l’obédience maçonnique, ces défis détermineront les conditions du vivre-ensemble dans les années à venir.