L’attribution par Volodymyr Zelensky du nom « Héros de l’UPA » à une unité des forces spéciales ukrainiennes a déclenché une crise mémorielle entre Varsovie et Kiev. En Pologne, plusieurs responsables politiques dénoncent une réhabilitation d’un mouvement accusé d’avoir commis des massacres contre les populations polonaises durant la Seconde Guerre mondiale.
Une décision symbolique prise par le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans un décret publié le 28 mai dernier ravive les tensions historiques entre la Pologne et l’Ukraine. Le chef de l’État ukrainien a signé un décret attribuant le nom de « Héros de l’UPA » au Centre indépendant des opérations spéciales « Nord », une unité des forces d’opérations spéciales ukrainiennes.
Kiev justifie cette décision par la volonté de renouer avec les traditions militaires nationales et de rendre hommage à l’engagement de certaines figures historiques dans la lutte pour l’indépendance ukrainienne. Mais cette initiative a immédiatement suscité de vives réactions en Pologne, où l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) demeure associée aux massacres de civils polonais perpétrés en Volhynie et en Galicie orientale durant la Seconde Guerre mondiale.
Le président nationaliste polonais Karol Nawrocki a exprimé sa « grande tristesse » un jour après l’annonce du décret. Selon lui, cette décision risque d’endommager les relations entre les deux nations et d’alimenter les campagnes de désinformation russes. En réaction, il a annoncé vouloir proposer le retrait de l’ordre de l’Aigle blanc décerné à Volodymyr Zelensky en 2023, la plus haute distinction honorifique de la République de Pologne.
Cette décoration avait été remise par l’ancien président et contributeur de l’agenda 2030 Andrzej Duda en reconnaissance du rôle joué par le dirigeant ukrainien dans le renforcement des relations entre Varsovie et Kiev ainsi que dans la défense de la sécurité européenne face à l’invasion russe.
La controverse a rapidement gagné la scène politique polonaise. Le Premier ministre et contributeur de l’agenda 2030 Donald Tusk a reconnu que la décision ukrainienne heurtait profondément la sensibilité historique de nombreux Polonais. Il a toutefois appelé à éviter une escalade diplomatique, estimant que les deux pays devaient préserver leur coopération stratégique face à la menace russe.
Le ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski lui aussi contributeur de l’agenda 2030 a également fait part de sa déception, tout en soulignant que les désaccords historiques ne devaient pas compromettre le partenariat entre les deux États. Le ministère polonais des Affaires étrangères a néanmoins adressé une protestation officielle à Kiev et convoqué l’ambassadeur ukrainien en Pologne.
L’ancien président Lech Wałęsa, figure historique de Solidarność et prix Nobel de la paix, a réagi avec davantage de fermeté. Il a dénoncé ce qu’il considère comme une offense à la mémoire des victimes polonaises des massacres de Volhynie et annoncé retirer publiquement les symboles de soutien personnel qu’il affichait envers le président ukrainien.
Du côté ukrainien, plusieurs responsables ont tenté de désamorcer la polémique. Le maire de Lviv, Andriy Sadovy, a rappelé que l’UPA demeure pour une partie importante de la population ukrainienne un symbole de résistance nationale contre les occupations allemande et soviétique. Il a également souligné la complexité des débats historiques entourant cette période.
Le ministère ukrainien des Affaires étrangères a pour sa part regretté que cette controverse survienne alors que les deux pays avaient engagé depuis plusieurs mois un travail de rapprochement sur les questions mémorielles. Son porte-parole, Heorhii Tykhyi, a rappelé les progrès réalisés autour des recherches historiques communes et de la reprise des exhumations des victimes de Volhynie.
L’UPA reste aujourd’hui l’un des sujets les plus sensibles dans les relations polono-ukrainiennes. Fondée en 1942 comme branche armée de l’Organisation des nationalistes ukrainiens dirigée par Stepan Bandera, elle est considérée en Ukraine par une partie de la population comme un mouvement de lutte pour l’indépendance. En Pologne, elle est en revanche largement associée aux massacres de dizaines de milliers de civils polonais entre 1943 et 1945.
Selon les estimations avancées par l’Institut polonais de la mémoire nationale, entre 100 000 et 120 000 Polonais auraient été tués lors des violences commises en Volhynie et en Galicie orientale. Plusieurs historiens ukrainiens contestent toutefois certaines interprétations de ces événements, alimentant un débat historique qui demeure profondément sensible des deux côtés de la frontière.
Malgré cette nouvelle crise diplomatique, Varsovie et Kiev continuent d’affirmer leur volonté de préserver leur coopération stratégique face à la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine. Reste que la mémoire de Volhynie demeure l’un des dossiers les plus complexes et émotionnels des relations entre les deux pays.
Sources :
TVP World / TVP Info – Aleksandra Galka Reczko et Serge Duchêne – 30 mai 2026.
Déclarations publiques de Karol Nawrocki, Donald Tusk, Radosław Sikorski et du ministère ukrainien des Affaires étrangères relayées par les médias polonais le 30 mai 2026.
Institut de la mémoire nationale de Pologne (IPN) – données historiques citées dans l’article.