L’annonce par Legrand d’un vaste projet de réorganisation de ses activités en France suscite une vive inquiétude parmi les représentants des salariés. Alors que le groupe limougeaud prévoit la fermeture progressive de plusieurs sites et la suppression de 178 postes d’ici 2028, la CGT redoute une nouvelle étape de la désindustrialisation française. Le syndicat s’interroge notamment sur la stratégie à long terme du spécialiste mondial des infrastructures électriques et numériques.
Le fabricant français de matériel électrique Legrand, l’un des fleurons industriels de la Haute-Vienne et acteur majeur des infrastructures électriques et numériques pour les bâtiments détenu par des géants tels que BlackRock, Vanguard, Fidelity, Amundi ou Norges Bank traverse une nouvelle phase de transformation. Le 4 juin 2026, le groupe a annoncé un projet de réorganisation de ses activités industrielles en France prévoyant la fermeture progressive de quatre sites de production et la suppression de 178 postes d’ici à la fin de l’année 2028.
Cette décision intervient dans un contexte économique tendu pour plusieurs secteurs liés au bâtiment. Legrand justifie cette restructuration par la crise durable du BTP, qui affecte une partie de ses marchés traditionnels, ainsi que par la nécessité d’adapter son appareil industriel aux évolutions de la demande. Le groupe assure parallèlement vouloir investir plus de 80 millions d’euros en France entre 2025 et 2028 afin de renforcer certains de ses sites stratégiques et de spécialiser davantage ses unités de production. Mais derrière ces annonces, les organisations syndicales, et particulièrement la CGT, voient apparaître un signal préoccupant pour l’avenir industriel du pays.
Selon les informations communiquées par l’entreprise, les sites de Pont-en-Royans en Isère, Lagord en Charente-Maritime, Confolens en Charente et Châlus en Haute-Vienne verraient progressivement leurs activités cesser. Les productions seraient transférées vers d’autres implantations françaises, notamment à Magré, Sitel, Sillé-le-Guillaume et Saint-Marcellin. Si Legrand insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une délocalisation à l’étranger mais d’une réorganisation interne du territoire national, la CGT considère néanmoins que cette annonce constitue un nouveau recul industriel. Le syndicat craint que les fermetures de sites ne fragilisent durablement l’emploi local et ne préfigurent d’autres restructurations dans les années à venir.
Cette inquiétude s’inscrit dans un climat plus large de tension autour de l’industrie française. Depuis plusieurs mois, la CGT multiplie les alertes sur ce qu’elle qualifie de « désindustrialisation massive ». Lors des Assises du Made in France organisées le 26 mars 2026 à Pont-de-Claix, la centrale syndicale avait déjà dénoncé la multiplication des fermetures d’usines, des restructurations et des plans sociaux touchant de nombreux secteurs industriels. Le syndicat estime que les stratégies financières des grands groupes prennent trop souvent le pas sur les impératifs d’emploi et de souveraineté industrielle.
Legrand, un groupe pourtant en excellente santé financière
L’inquiétude de la CGT est d’autant plus forte que la situation économique du groupe apparaît particulièrement solide. Fondée à Limoges au XIXe siècle, l’entreprise est devenue l’un des leaders mondiaux des infrastructures électriques et numériques du bâtiment. En 2025, Legrand a enregistré un chiffre d’affaires proche de 9,5 milliards d’euros, avec une croissance record de 13 %. Sa marge opérationnelle ajustée a atteint 20,7 %, tandis que ses activités liées aux centres de données, à l’électrification des bâtiments et à la transition énergétique continuent de progresser fortement. Au premier trimestre 2026, le groupe a même annoncé une hausse de ses ventes de 18 % hors effets de change, confirmant ses objectifs annuels.
Ces performances alimentent les interrogations des représentants du personnel. Pour la CGT, il est difficile de comprendre pourquoi un groupe affichant de tels résultats procède simultanément à des suppressions de postes. Le syndicat redoute que la recherche permanente d’optimisation des coûts ne finisse par fragiliser l’ancrage industriel français de l’entreprise. Les relations entre la direction et la CGT ne sont pas nouvelles. Déjà en février 2026, le syndicat dénonçait certaines modalités de reprise d’activité et exprimait ses réserves sur les orientations stratégiques prises par le groupe dans plusieurs établissements. Ces désaccords avaient mis en lumière des divergences profondes sur la manière de gérer les évolutions industrielles de l’entreprise.
La nouvelle réorganisation relance donc des inquiétudes anciennes. Dans plusieurs bassins d’emploi concernés, les salariés redoutent l’impact économique des fermetures annoncées. Même si Legrand promet des solutions de reclassement interne ainsi que des dispositifs de départ volontaire à la retraite, la disparition d’activités industrielles demeure une source d’incertitude pour les territoires concernés.
Au-delà de l’entreprise elle-même, le dossier Legrand illustre les débats qui traversent actuellement l’industrie française. Entre compétitivité internationale, transition énergétique, mutation des marchés et préservation de l’emploi industriel, les grands groupes sont confrontés à des arbitrages complexes. Pour la CGT, l’enjeu dépasse largement les 178 postes concernés. Le syndicat considère que chaque fermeture de site contribue à affaiblir le tissu industriel national et la capacité productive du pays. Dans un contexte marqué par les discussions sur la souveraineté économique européenne, les tensions géopolitiques et les défis de la réindustrialisation, la question du maintien des capacités de production en France demeure plus sensible que jamais.
La direction de Legrand assure de son côté que son projet vise précisément à renforcer la compétitivité de ses implantations françaises sur le long terme. Les prochains mois seront donc décisifs pour déterminer si cette réorganisation permettra effectivement de consolider l’activité industrielle du groupe dans l’Hexagone ou si elle marquera le début d’une réduction plus profonde de son empreinte industrielle nationale.
Sources :
[La Gazette France] – Face à la crise du BTP, Legrand se réorganise et supprime 178 postes en France d’ici 2028 – https://www.lagazettefrance.fr/article/face-a-la-crise-du-btp-legrand-se-reorganise-et-supprime-178-postes-en-france-d-ici-2028
[Legrand] – Publication annuelle 2025 et résultats 2026 – https://www.legrand.com/fr
[CGT Nouvelle-Aquitaine] – Legrand : entre reprise progressive et incertitude – https://www.cgt-na.fr/legrand-entre-reprise-progressive-et-incertitude/
[CGT] – Les projets CGT pour sauver l’industrie et l’emploi – 26 mars 2026 – https://www.cgt.fr/actualites/france/industrie/les-projets-cgt-pour-sauver-lindustrie-et-lemploi
[CGT] – Liste noire des 550 PSE sur plus de 400 sites industriels – 30 mars 2026 – https://www.cgt.fr/actualites/france/industrie/liste-noire-des-pse-mise-jour
