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Meat me in paradise. Photo : @Pierre Nydegger.

Festival Tempo forte : à Lausanne, le théâtre se reconnecte au vivant et interroge ses formes

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Au Théâtre Vidy-Lausanne, le festival Tempo forte inaugure la saison des rendez-vous printaniers avec une programmation resserrée mais ambitieuse. Entre théâtre, performance et danse, six propositions explorent une même urgence : renouer avec le vivant et repenser la place de l’humain dans son environnement. Une ligne artistique qui bouscule autant les formes scéniques que les certitudes du public.

À Lausanne, le Festival Tempo forte s’impose comme un laboratoire discret mais déterminé du spectacle vivant contemporain. En lançant la saison printemps-été, la manifestation choisit la sobriété avec six spectacles seulement, mais une ligne claire : reconnecter l’humain au vivant, dans un monde traversé par les crises écologiques et existentielles.

Ce fil rouge irrigue l’ensemble de la programmation, comme un manifeste implicite. La pièce centrale, « Thésée, sa vie nouvelle », adaptée du roman de Camille de Toledo et mise en scène par Guy Cassiers, en offre une incarnation saisissante. Portée par l’interprétation de Valérie Dréville, la création explore les traumatismes familiaux et les héritages invisibles, convoquant la mythologie comme un miroir contemporain. Le détour par la figure de Thésée, affrontant le Minotaure, devient alors une métaphore des luttes intimes et collectives.

Autour de ce pivot dramaturgique, les formes se diversifient, parfois jusqu’à l’expérimentation fragile. Avec « Alouettes – Pièce de champ », les metteuses en scène Emilie Rousset et Caroline Barneaud déplacent le théâtre hors des murs. Dans un champ, sous le soleil, comédiens et agriculteur croisent savoir scientifique et expérience sensible. Le public, casque sur les oreilles, observe une démonstration où se mêlent biodiversité, agriculture raisonnée et discours savants issus de disciplines comme l’éthologie ou la microbiologie. Le geste est fort, presque pédagogique, mais la théâtralité peine parfois à s’imposer dans cet espace ouvert où le corps de l’acteur semble se dissoudre.

Cette tendance à l’effacement de l’interprète traverse l’ensemble du festival. Dans « Le Cheval qui peint », du collectif Old Masters, l’animal devient figure dominante. Trois comédiens dissimulés derrière une structure monumentale composent une créature fragmentée, oscillant entre poésie visuelle et abstraction déroutante. L’expérience intrigue, séduit par moments, mais laisse une impression d’inachèvement, comme si le sens se dérobait au moment de se fixer.

À l’inverse, « Meat Me in Paradise » de Massimo Furlan parvient à conjuguer réflexion et inventivité. Fidèle à sa méthode, l’artiste convoque des figures intellectuelles telles que la philosophe Vinciane Despret et le médiéviste Pierre-Olivier Dittmar. Sur scène, tandis que la dramaturge Claire de Ribaupierre demeure silencieuse, comme en retrait d’un monde en perte de sens, se déploie une tentative de réenchantement.

L’œuvre navigue entre érudition et fantaisie, convoquant les mythes fondateurs — de l’arche de Noé au jardin d’Eden — pour interroger notre rapport au vivant. Entre enseignements historiques et observations sur le règne animal, le spectacle ouvre des perspectives inattendues : la possible spiritualité des singes, ou encore la multitude d’organismes cohabitant sous la peau humaine. Autant d’éléments qui fissurent l’anthropocentrisme et invitent à repenser la place de l’homme dans le monde.

Si l’outrance et l’humour parfois potache de Massimo Furlan peuvent dérouter, ils participent d’une tentative sincère de lutter contre la fatalité contemporaine. Une manière, en somme, de réactiver le geste artistique comme espace de résistance et d’imagination.

À travers ces propositions, le festival Tempo forte esquisse une piste : celle d’un théâtre en marge, moins spectaculaire mais plus poreux aux enjeux du monde. Un théâtre qui accepte de se transformer, quitte à se fragiliser, pour mieux interroger notre rapport au vivant.

Sources :
Le Monde – 29 avril 2026 – lien

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