Dans Les monstres des hommes. Un inventaire critique de l’humanité au XIIIe siècle, Pierre-Olivier Dittmar et Maud Pérez-Simon mettent en lumière un texte médiéval. Publié chez Honoré Champion, ce manuscrit du XIIIe siècle, traduit et contextualisé, se distingue par sa virulente critique de l’ordre social de l’époque, s’attaquant frontalement à la noblesse et aux hiérarchies qui régissent la société médiévale.
Ce qui frappe d’emblée dans ce texte, et qui a incité les auteurs à s’y attarder, c’est la radicalité du discours qui y est tenu. Ce texte médiéval se démarque en effet par une virulence rare contre les nobles, et plus largement contre les structures hiérarchiques de l’époque. Comme le souligne Pierre-Olivier Dittmar, maitre de conférence à l’EHESS dans le podcast Paroles d’histoire, ce texte ne se contente pas de critiquer une noblesse décadente, mais remet en question l’idée même de noblesse. Il accuse les nobles de “manger les paysans”, non pas métaphoriquement, mais littéralement, en les exploitant à outrance, jusqu’à ce qu’ils deviennent des “cannibales” de l’humanité. Selon Dittmar, on y retrouve des passages qui figurent parmi les plus puissants témoignages de la prédation seigneuriale qui nous soient parvenus. Un passage décrit par exemple des orphelins nus en train de crier, pendant qu’un homme, de dos, protège un serviteur qui vient enlever les biens d’une famille abandonnée.
En dénonçant les nobles et en s’adressant directement à eux, l’auteur, (ou plutôt les auteurs, puisque le manuscrit a nécessité la collaboration de de plusieurs plumes et comprend également des enluminures), fait preuve d’une véritable subversion. C’est un paradoxe supplémentaire, puisque le texte est contenu dans un objet luxueux commandé par Marie de Rethel, la dame « Dame d’Enghien , une aristocrate soucieuse de justice sociale.
C’est peut-être pour cette raison que le texte semble jongler entre l’oralité et l’écrit. Les jeux sur les sonorités et l’utilisation de figures de style, comme l’épitrochasme (vers composés uniquement de monosyllabes), renforcent cette impression d’un texte fait pour être entendu. Pierre-Olivier Dittmar le compare même à un Slam.
Une critique sociale d’une modernité surprenante
Le texte se structure autour de 42 monstres, inspirés par les récits classiques comme ceux de Pline ou de Thomas de Cantimpré, mais réinterprétés avec une touche profondément personnelle. Chaque description de monstre se double d’un commentaire social : les avocats, par exemple, sont comparés à des créatures sans tête et avec une bouche sur le ventre, incarnant la corruption et la manipulation. À travers ces métaphores, l’auteur anonyme dépeint une société occidentale gangrénée par l’injustice et l’hypocrisie.
Outre sa dimension sociale, Les monstres des hommes invite à une réflexion anthropologique sur la condition humaine au Moyen Âge. L’idée que “tous les hommes sont des monstres” remet en question les fondements mêmes de la hiérarchie médiévale. Les distinctions sociales, basées sur des notions de pureté de sang et de noblesse d’extraction, sont renversées. L’auteur fait table rase des divisions traditionnelles entre les élites et le peuple, affirmant que tous, nobles ou paysans, sont issus d’une même humanité déchue, imparfaite et monstrueuse.
Ce renversement de perspective s’inscrit dans une longue tradition de relativisme, qui annonce déjà, selon Pierre-Olivier Dittmar, des penseurs modernes comme Montaigne ou Rousseau. L’auteur utilise la figure du monstre pour illustrer la diversité et la complexité de la nature humaine, brouillant les frontières entre le bien et le mal, le civilisé et le barbare. Pierre-Olivier Dittmar le compare à l’ancêtre de l’anthropologie spéculative ou de l’anti-racisme.
Dittmar et Pérez-Simon rappellent également que ce manuscrit est profondément ancré dans les courants de pensée de son temps. Bien qu’il soit radical, il dialogue avec les préoccupations religieuses et morales du XIIIe siècle, notamment sur la pauvreté, personnifiée par Saint François d’Assise et les ordres mendiants, ainsi que par le Lyonnais Pierre Valdo avant lui.
Les auteurs ont mis plus de vingt ans à traduire ce texte singulier. Sur X, Pierre-Olivier Dittmar, revient sur la face cachée du travail de l’Historien. Il explique la genèse de ce projet partie d’une thèse sur l’animalité et la monstruosité, abandonné pendant de nombreuses années avant de refaire surface, inspiré par la présence des migrants Syriens qui squattaient sous ses fenêtres non loin du métro Jaurès.
Comment s’écrit un livre d’histoire médiévale? cette semaine sort les Monstres des hommes, traduction avec @M_PerezSimon, du premier livre des monstres en français, pamphlet obscène et politique, anticipant Rabelais et Montaigne. Comment on a mis 20 ans pour traduire 40 pages? 👇 pic.twitter.com/LqsnBuikpi
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 4, 2024
p. 1437 (hum) dans la notice sur Thomas de Cantimpré, je recopie quelques lignes évoquant un poème/adaptation en français du livre des monstres de son encyclopédie. Le texte est conservé dans un seul manuscrit, il existe une édition d’Hilka. Je note pour plus tard. J’oublie.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 4, 2024
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Je commence à lire et c’est compliqué. Je retrouve des monstres connus: les hommes à tête de chien, les pygmées, mais aussi des jeux de mots bizarres, une grande violence. Je me sens incapable de comprendre ce texte seul et comme toujours dans ces cas là, j’appelle @M_PerezSimon
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 4, 2024
Le texte fait référence à des enluminures: « les monstres que cette page nous montre »: on va chercher l’image sur @GallicaBnF (enfin plutôt #mandragore à ce moment) : ce passage renvoie à un homme dévorant… et à l’image d’un banquet de nobles d’occident
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 4, 2024
7/ pic.twitter.com/8gLrM1ypUS
On fait toujours l’histoire du présent. Dix années passent et en 2016, les orientaux ne sont plus pour moi une figure littéraire des années 1300. Chassés de Syrie par la monstruosité de la guerre, des femmes et des hommes vivent désormais dans la rue sous mes fenêtres
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 5, 2024
10/ pic.twitter.com/ALNKoMQcqm
Il n’y a pas que ça: les choix d’écriture dans un temps forcément limité sont aussi liés à des contingences de tout ordre. Par exemple, cette année là, j’ai deux enfants en bas age et Maud a de son coté de lourdes responsabilités dans son université.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 5, 2024
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Quand on lit dans la Romania que dans ce texte « le sens est désespéré », on prend quelques sueurs froides (et il est vrai que certains passages…)
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 6, 2024
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Plus on avance dans le texte plus on réalise son incroyable richesse et ces jugements de valeurs nous semblent bien discutables. Sans doute parce qu'on aborde pas le texte à partir du même présent que nos prédécesseurs.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 11, 2024
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C'est à partir de ce monde là que l'on peut comprendre le vertige de certaines pages, comme ces variations sonores virtuoses sur les verbes « maudire » et « médire »https://t.co/mNEqpn3mX7
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 11, 2024
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Confiants, on entame la traduction systématique du texte. A partir de ce moment tout se fait à deux avec @M_PerezSimon. On ne se répartit pas le travail: chaque mot est discuté longuement, faisant l’objet de débats où l’amitié permet de ne rien céder sur l’exigence.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 17, 2024
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Travailler à deux a tout changé, j’aurais été totalement incapable de le faire seul car les questions étaient vertigineuses.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 18, 2024
Comment traduire l'humour et l’absurde de certains passages, écrits avec des mots n’existant dans aucun dictionnaire?
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Comment aurait parlé en 2024 cet homme mort il y a 7 siècles? Comment ne pas le traduire dans une langue académique du XIXe siècle totalement hors de propos ? Comment faire honneur à ses ruptures de ton, à sa vulgarité, parfois son obscénité ?
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 19, 2024
21/ pic.twitter.com/slBoy7IGZT
Mais il y a-t-il seulement un auteur ? La quête d’un individu créateur est anachronique. Pour faire un tel objet on peut prouver au moins la collaboration de 5 personnes: 1 auteur, 2 copistes, 1 enlumineur et 1 coloriste. Tous font des choix qui changent le sens du texte.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) September 25, 2024
23/ pic.twitter.com/bS96cLQXrN
Après avoir examiné plusieurs possibilités, nous pensons qu’il s’agit de Marie de Rethel, que l’on peut décrire comme une « radicale chic » de son siècle. Femme puissante, elle lègue des sommes considérables aux pauvres de sa région et se retire dans une abbaye cistercienne.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) October 4, 2024
25/ pic.twitter.com/W8vWdQ7qLm
Bref, on a cherché cette femme… on en a trouvé la trace probable dans ce manuscrit où on la devine en prière, à genoux, recouverte par une couche de peinture. Une ombre. Un fantôme à nouveau. https://t.co/BRCtlilOcS pic.twitter.com/cOnzgy4mcb
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) October 4, 2024
A la recherche du tombeau en ruine d'une femme morte il y a 7 siècles, qui avait commandé un texte révolutionnaire totalement oublié, notre boulot commence à ressembler à quelque chose.
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) October 4, 2024
Peut être à ce qu'on en imaginait quand on était adolescent. pic.twitter.com/Mi9Vx4mgHf
Arrivés sur place, on change d'ambiance. L’abbaye cistercienne a été transformée en zoo. Bon. @pairidaiza pic.twitter.com/Fm9gIxqkNg
— PO Dittmar (@PO_Dittmar) October 4, 2024
Les monstres des hommes. Un inventaire critique de l’humanité au XIIIe s. Pierre-Olivier Dittmar (EHESS) et Maud Pérez-Simon (Sorbonne). Édition bilingue, avec ses enluminures, Paris, Honoré Champion, « Classiques Moyen âge », 2024.
