Une enquête anticorruption d’envergure ébranle les institutions ukrainiennes. Le Bureau national anticorruption (NABU) accuse plusieurs hauts responsables des services de sécurité, de la police et du parquet d’avoir protégé une organisation criminelle impliquée dans des escroqueries internationales, des trafics de drogue et des activités de contrefaçon. Ces révélations interviennent alors que Kiev tente de renforcer sa lutte contre la corruption, un enjeu déterminant pour son rapprochement avec l’Union européenne.
L’Ukraine fait face à une nouvelle affaire de corruption qui touche plusieurs institutions chargées de faire respecter la loi. Mercredi 4 novembre 2026, le Bureau national anticorruption ukrainien (NABU) a présenté de nouvelles accusations visant des responsables du Service de sécurité de l’Ukraine (SBU), de la Police nationale et du Bureau du procureur général.
Selon les enquêteurs, plusieurs cadres supérieurs auraient accepté des pots-de-vin en échange de leur protection accordée à une organisation criminelle particulièrement structurée. Le réseau aurait développé des activités allant des escroqueries téléphoniques au trafic de stupéfiants, en passant par la fabrication de cigarettes et de devises contrefaites.
Plus préoccupant encore, certains responsables mis en cause auraient participé à l’organisation d’agressions et d’enlèvements au profit de cette structure clandestine.
Ces accusations, qui restent à établir judiciairement, interviennent dans un contexte de rivalités persistantes entre les principales institutions ukrainiennes chargées de la sécurité et de la lutte contre la corruption.
Un réseau criminel employant 2 700 personnes dans des centres d’escroquerie
Les éléments communiqués par le NABU décrivent une organisation criminelle disposant de moyens humains et financiers considérables.
Le groupe aurait notamment contrôlé plusieurs dizaines de centres d’appels employant environ 2 700 personnes. Ces structures auraient servi à escroquer aussi bien des citoyens ukrainiens que des ressortissants étrangers.
L’organisation ne se serait toutefois pas limitée aux fraudes téléphoniques. Les enquêteurs évoquent également la commercialisation de dérivés du cannabis, la production clandestine de cigarettes et la fabrication de fausse monnaie.
D’après les autorités anticorruption, au moins douze personnes seraient impliquées dans ce système, dont le fonctionnement aurait été facilité par des protections au sein même des institutions chargées de combattre la criminalité.
L’enquête, initialement révélée en septembre 2026, a progressivement pris une dimension politique et institutionnelle.
Elle avait notamment conduit à la démission de Ruslan Kravchenko, ancien procureur général ukrainien, après la mise en cause d’un de ses subordonnés, soupçonné d’avoir participé à la gestion des centres d’appels frauduleux.
Ruslan Kravchenko n’a cependant fait l’objet d’aucune inculpation dans cette affaire.
Le SBU suspend des responsables et promet sa coopération
Face aux accusations, les principales institutions concernées ont rapidement réagi.
Oleksandr Poklad, chef par intérim du Service de sécurité de l’Ukraine, a annoncé le renvoi de deux officiers supérieurs mis en cause dans l’enquête.
Le responsable, qui supervise également certaines opérations militaires sur le front, a assuré que le SBU coopérerait pleinement avec les enquêteurs anticorruption.
Dans un communiqué, il a affirmé attendre une investigation transparente, objective et impartiale, tout en rappelant que le service de sécurité devait exclusivement agir dans l’intérêt de l’Ukraine.
De son côté, la Police nationale a annoncé la suspension des agents concernés, tout en mettant en garde contre des conclusions prématurées.
Le Bureau du procureur général a également fait savoir qu’il était disposé à coopérer avec les enquêteurs. Il a toutefois précisé ne pas avoir eu connaissance des activités illégales évoquées par le NABU.
Ces réactions traduisent la sensibilité d’une affaire qui touche directement plusieurs piliers de l’appareil sécuritaire ukrainien, alors que le pays poursuit sa résistance à l’invasion russe.
Des tensions anciennes entre les services de sécurité et les enquêteurs anticorruption
Au-delà des accusations criminelles, cette enquête risque de raviver les tensions entre le NABU et le SBU.
Le premier est un organisme indépendant spécialisé dans les affaires de corruption de haut niveau. Le second constitue l’un des principaux services de renseignement et de sécurité du pays, placé sous l’autorité présidentielle.
Les relations entre les deux institutions se sont fortement dégradées en 2025, lorsque le SBU a procédé à l’arrestation de deux enquêteurs anticorruption.
Cette opération avait suscité de vives critiques parmi les défenseurs de l’indépendance du NABU, qui y voyaient une tentative de limiter les capacités d’investigation des organismes spécialisés.
Depuis, plusieurs affaires ont directement concerné des membres du service de sécurité ukrainien.
Le NABU a notamment mis en examen un ancien haut responsable du SBU pour enrichissement illicite. Un autre employé a été poursuivi pour avoir facilité l’évitement de la conscription par des hommes soumis aux obligations militaires.
Le nouvel épisode pourrait encore accentuer cette confrontation institutionnelle.
Mercredi, les enquêteurs anticorruption ont affirmé qu’un haut responsable du SBU les avait menacés avec une arme à feu alors qu’ils tentaient de procéder à une perquisition autorisée par un tribunal.
L’ancien procureur général Ruslan Kravchenko a, pour sa part, contesté l’orientation de l’enquête. Dans une publication sur les réseaux sociaux, il a accusé le NABU de mener une opération politiquement motivée contre le SBU, susceptible, selon lui, de déstabiliser le pays.
Une autre affaire de corruption portant sur plus de 111 millions de dollars
Cette nouvelle enquête intervient alors que les autorités anticorruption ukrainiennes viennent de franchir une étape importante dans un autre dossier particulièrement sensible.
Le 4 novembre, le NABU a annoncé avoir achevé ses investigations dans une affaire présumée de blanchiment d’argent impliquant le secteur énergétique ukrainien.
Cette procédure, l’une des plus médiatisées depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, concerne notamment un ancien vice-Premier ministre ayant également exercé les fonctions de ministre de l’Énergie, ainsi qu’un ancien chef de cabinet du président Volodymyr Zelensky.
Les deux anciens responsables ont rejeté les accusations les concernant.
Selon le NABU, le mécanisme reposait sur des commissions illégales qui auraient été extorquées à des entreprises travaillant avec des sociétés publiques du secteur énergétique, notamment Energoatom, l’opérateur nucléaire ukrainien.
Les sommes concernées atteindraient plus de 111 millions de dollars et 12 millions d’euros.
Les enquêteurs poursuivent leurs efforts pour retrouver et récupérer les fonds qui auraient été blanchis par les organisateurs du système.
La clôture des investigations ne signifie toutefois pas que l’ensemble des procédures judiciaires soit terminé.
La lutte contre la corruption, un enjeu majeur pour l’adhésion à l’Union européenne
Ces affaires interviennent à un moment déterminant pour l’avenir institutionnel et diplomatique de l’Ukraine.
Engagé dans une guerre contre la Russie depuis février 2022, le pays dépend largement du soutien financier et militaire de ses partenaires occidentaux pour maintenir ses capacités de défense et assurer le fonctionnement de son économie.
Parallèlement, Kiev poursuit son objectif d’adhésion à l’Union européenne, un processus qui implique notamment de renforcer l’indépendance de la justice, la transparence des institutions et l’efficacité des dispositifs anticorruption.
Dans ce contexte, le NABU et le Parquet spécialisé anticorruption jouent un rôle central dans la surveillance des responsables politiques et administratifs de haut rang.
Leurs investigations ont déjà provoqué plusieurs crises au sommet de l’État, illustrant à la fois la persistance des pratiques de corruption et la capacité des organismes spécialisés à enquêter sur des personnalités influentes.
Selon le dernier indice de perception de la corruption cité dans les informations disponibles, publié par Transparency International, l’Ukraine occupe la 104e place sur 182 pays évalués.
Ce classement, qui mesure la perception de la corruption dans le secteur public, souligne l’ampleur des difficultés auxquelles le pays demeure confronté.
Les nouvelles accusations visant des responsables de la sécurité placent désormais les autorités ukrainiennes devant un dossier particulièrement délicat : poursuivre des investigations susceptibles de toucher les institutions les plus sensibles de l’État, tout en préservant leur fonctionnement dans un pays toujours mobilisé par la guerre.
Sources :
Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) : Site officiel du NABU
Transparency International : Indice de perception de la corruption