Épargne des Français : la Suisse et le Luxembourg attirent les patrimoines inquiets de la crise économique

Face à l’envolée de la dette publique, aux incertitudes politiques et à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, de nombreux épargnants français cherchent à sécuriser leur patrimoine hors des frontières. La Suisse et le Luxembourg enregistrent une forte progression des demandes, portée par des investisseurs fortunés, mais aussi par des entrepreneurs et des professions libérales. Une tendance qui révèle une défiance grandissante envers la situation financière française.

La dégradation des finances publiques françaises commence à produire des effets bien au-delà des marchés obligataires. Alors que le pays traverse une période d’instabilité politique et budgétaire, une partie des épargnants les plus aisés privilégie désormais la diversification internationale de son patrimoine. La Suisse et le Luxembourg apparaissent comme les principales destinations de ces capitaux en quête de sécurité.

Le franchissement récent du seuil de 5 % par le taux d’emprunt français à dix ans, une première depuis 2002, a renforcé les inquiétudes. Pour certains détenteurs de patrimoines importants, cette hausse traduit une fragilisation préoccupante de la situation financière nationale.

Selon Benjamin Le Maître, cofondateur du cabinet de gestion de patrimoine Avant-Garde, les interrogations de ses clients portent désormais davantage sur la dette publique que sur la fiscalité. Le souvenir de la faillite de Lehman Brothers en 2008 continue notamment d’alimenter la crainte d’une crise financière majeure.

Cette inquiétude dépasse le cercle des grandes fortunes. D’après un sondage OpinionWay réalisé durant l’été 2026 pour la plateforme AuCOFFRE, 77 % des Français considèrent la dette publique comme un risque important pour leur épargne.

La Suisse enregistre une accélération spectaculaire des demandes

Traditionnellement considérée comme une place financière stable, la Suisse bénéficie directement de cette montée des inquiétudes.

À Lausanne, Arthur Jurus, responsable des investissements du groupe financier Oddo BHF, constate une augmentation particulièrement marquée des sollicitations françaises. Depuis janvier 2026, leur nombre aurait été multiplié par deux ou trois.

Les sommes transférées évoluent également. Alors que les dossiers concernaient auparavant des patrimoines compris généralement entre 2 et 3 millions d’euros, plusieurs opérations atteignant 10 millions d’euros ont été ouvertes depuis le début de l’année.

Autre changement significatif : les investisseurs français consacrent une proportion croissante de leur patrimoine aux placements internationaux.

Selon Arthur Jurus, les clients confiaient traditionnellement entre 10 et 20 % de leurs avoirs aux établissements suisses. Cette proportion atteindrait désormais environ 50 % chez certains d’entre eux.

L’objectif n’est pas nécessairement de quitter la France, mais de réduire l’exposition de leur patrimoine aux risques économiques et politiques nationaux.

Les établissements helvétiques mettent notamment en avant une gestion diversifiée, associant différents placements financiers à des actifs tangibles, comme l’or ou l’immobilier suisse.

Le positionnement de la Confédération, située hors de l’Union européenne, constitue également un argument pour les investisseurs souhaitant répartir leurs avoirs entre plusieurs juridictions.

Assurance-vie luxembourgeoise : des flux financiers en forte progression

Le Luxembourg constitue l’autre grand bénéficiaire de cette recherche de diversification patrimoniale.

Une partie importante des capitaux confiés aux gestionnaires suisses est ainsi investie dans des contrats d’assurance-vie luxembourgeois, dont l’attractivité s’est considérablement renforcée auprès des résidents français.

Les chiffres publiés en juillet 2026 par l’autorité luxembourgeoise de contrôle des assurances illustrent cette dynamique.

En 2025, les primes d’assurance-vie provenant de France ont progressé de 32,1 %, après une hausse déjà exceptionnelle de 56,3 % en 2024.

Le montant total des primes versées par les clients français a atteint 18,3 milliards d’euros en 2025, représentant plus de la moitié des primes encaissées par les assureurs-vie luxembourgeois.

La France conforte ainsi sa position de premier marché pour ce secteur au Grand-Duché.

Cette progression s’inscrit dans un mouvement amorcé après la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024. L’incertitude politique qui avait suivi cette décision avait provoqué une première vague importante de souscriptions.

Deux ans plus tard, les tensions budgétaires et les interrogations sur la trajectoire de la dette publique continuent d’alimenter la demande.

Benjamin Le Maître évoque ainsi une progression d’environ 50 % des flux dirigés vers le Luxembourg observée par son cabinet l’année précédente.

La crainte d’un blocage de l’épargne française

Derrière ces transferts de capitaux se trouve une inquiétude particulière : celle de voir les pouvoirs publics intervenir sur l’épargne privée en cas de crise financière majeure.

La loi Sapin 2, adoptée en 2016, revient régulièrement dans les discussions entre gestionnaires de patrimoine et investisseurs.

Ce dispositif permet, dans des circonstances exceptionnelles et afin de préserver la stabilité financière, de limiter temporairement certaines opérations sur les contrats d’assurance-vie, notamment les rachats.

Pour une partie des épargnants, cette possibilité nourrit la crainte de ne plus pouvoir disposer librement de leurs fonds si la situation économique venait à se détériorer brutalement.

Olivier Janoray, avocat associé au cabinet Duroc Partners, souligne toutefois que l’hypothèse d’une intervention directe de l’État sur l’épargne des ménages reste très improbable.

Selon lui, les transferts vers l’étranger répondent principalement à un besoin de sécurité et de diversification, davantage qu’à l’anticipation d’une mesure imminente.

La dégradation des comptes publics nourrit néanmoins un raisonnement récurrent chez certains investisseurs : soit la France parvient à stabiliser ses finances, soit elle devra envisager de nouvelles recettes fiscales, susceptibles de peser sur les contribuables les plus aisés.

L’approche de l’élection présidentielle de 2027 ajoute une dimension politique à ces préoccupations.

Le Luxembourg mise sur son dispositif de protection des épargnants

L’attrait des contrats luxembourgeois repose notamment sur un mécanisme de protection connu sous le nom de « triangle de sécurité ».

Ce dispositif organise une séparation entre les actifs représentatifs des engagements de l’assureur et ses fonds propres. Les actifs concernés sont déposés auprès d’une banque dépositaire dans un cadre de surveillance spécifique.

L’objectif est de renforcer la protection des souscripteurs en cas de difficultés financières de la compagnie d’assurance.

Cette architecture réglementaire contribue à la réputation du Luxembourg auprès des investisseurs disposant de patrimoines importants.

Elle ne signifie toutefois pas que les placements sont dépourvus de risques. La valeur des actifs détenus dans un contrat peut évoluer à la hausse comme à la baisse, notamment lorsque les supports choisis sont exposés aux marchés financiers.

Autre précision essentielle : ouvrir une assurance-vie au Luxembourg ne permet pas à un résident fiscal français d’échapper à l’impôt français.

Les contrats doivent être déclarés conformément aux obligations applicables et leurs gains restent soumis aux règles fiscales françaises.

Olivier Janoray insiste sur cette distinction : les opérations décrites relèvent d’une diversification patrimoniale légale et déclarée, et non d’une stratégie d’exil fiscal.

L’Irlande cherche également à attirer les capitaux

Si la Suisse et le Luxembourg dominent les stratégies de diversification évoquées par les professionnels, une troisième destination commence à émerger : l’Irlande.

D’après Benjamin Le Maître, certains contrats d’assurance-vie irlandais suscitent un intérêt croissant auprès des investisseurs français.

Le gestionnaire met notamment en avant la possibilité de recourir à plusieurs banques dépositaires afin de répartir les risques.

Il souligne également un avantage concernant l’exonération de TVA applicable à certains frais de conseil.

Ces caractéristiques pourraient permettre à l’Irlande de se positionner progressivement sur un marché actuellement dominé par les solutions luxembourgeoises.

Entrepreneurs, médecins et héritiers : une clientèle de plus en plus diversifiée

Le recours aux placements étrangers n’est plus exclusivement réservé aux détenteurs de fortunes considérables.

Les professionnels interrogés constatent un élargissement progressif du profil des investisseurs intéressés.

Les entrepreneurs figurent parmi les principaux concernés, notamment lorsqu’ils envisagent de céder leur société ou une partie de leurs participations.

Certains disposent de patrimoines professionnels valorisés entre 5 et 20 millions d’euros et cherchent, après une cession, à sécuriser les capitaux obtenus.

Mais les demandes proviennent également d’héritiers possédant parfois moins d’un million d’euros, de cadres supérieurs et de professions libérales.

Les médecins sont notamment cités parmi les catégories de clients de plus en plus représentées.

Benjamin Le Maître évoque même des artisans et des commerçants ayant constitué un patrimoine important grâce à leur activité, à l’image de certains boulangers.

Cette diversification des profils témoigne d’un changement dans la perception des placements internationaux.

Autrefois considérés comme des instruments réservés à une clientèle très fortunée, ils intéressent désormais des épargnants dont le patrimoine demeure conséquent, mais plus modeste que celui des grandes fortunes traditionnellement associées à la gestion privée internationale.

Des professionnels alertent sur les dérives commerciales

Cette montée des inquiétudes constitue également une opportunité commerciale pour certains intermédiaires financiers.

Guillaume Luchini, fondateur de Scala Patrimoine, met en garde contre les pratiques de cabinets qui exploiteraient les préoccupations politiques et économiques pour commercialiser des placements inadaptés.

Selon lui, plusieurs structures apparues dans le sillage de la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 ont développé une communication particulièrement anxiogène.

Les réseaux sociaux, notamment X et LinkedIn, seraient utilisés pour diffuser des messages alarmistes sur l’avenir financier de la France et encourager les transferts d’épargne.

Le professionnel dénonce particulièrement la promotion de contrats étrangers auprès de personnes disposant de patrimoines de 100 000 à 200 000 euros, sans que leur situation justifie nécessairement ce type de montage.

Certains produits structurés proposés dans ce contexte affichent des perspectives de rendement attractives, mais ne garantissent pas systématiquement le capital investi.

Pour Guillaume Luchini, les contrats luxembourgeois peuvent présenter un réel intérêt pour une clientèle fortunée, notamment lorsqu’elle possède des intérêts financiers ou personnels dans plusieurs pays.

Leur pertinence dépend toutefois de la situation patrimoniale, des objectifs et du profil de risque de chaque investisseur.

La multiplication des sollicitations commerciales intervient ainsi dans un contexte où les inquiétudes économiques peuvent favoriser des décisions précipitées.

Entre la recherche légitime de diversification et l’exploitation commerciale des craintes liées à la dette française, les professionnels du patrimoine observent désormais un marché en pleine transformation, porté par l’incertitude politique et financière qui accompagne la perspective de l’élection présidentielle de 2027.


Sources :

Le Figaro, Jean Kedroff, « Le mouvement s’accélère » : face à la crise économique et politique, les riches épargnants se tournent vers la Suisse et le Luxembourg, publié le 28 octobre 2026.

Sondage OpinionWay pour AuCOFFRE (été 2026), rapport 2025 du Commissariat aux assurances luxembourgeois publié en juillet 2026, déclarations des représentants d’Oddo BHF, Avant-Garde, Duroc Partners et Scala Patrimoine.